FRIEDKIN ET LA MANIPULATION
Le cinéma de William Friedkin repose sur la manipulation du spectateur. La morale, elle, appartient à un autre débat: il laisse au spectateur une totale liberté sur ce qui se déroule sur l’écran, sans jugement, sans prendre parti aussi. Ça explique par exemple deux fins différentes pour Le sang du châtiment (une pro et une anti-peine de mort, reflétant les opinions de Friedkin sur le sujet à des moments de sa vie) qui, en réalité, revoie de manière souveraine à son second documentaire The People versus Paul Crump, réalisé en 1961 dans lequel il s’intéressait au cas d’un condamné à mort et évitera à celui-ci d’être exécuté. De manière générale, il ne fait qu’appliquer les bonnes règles du montage selon Eisenstein, confirmant comme Scorsese qu’un film se fait au montage.
L’exorciste reste unique, autant pour ceux qui l’ont fait que pour ceux qui l’ont vu. John Woo conserve encore aujourd’hui des séquelles profondes du visionnage: «L’exorciste n’est plus un film : le Bien et le Mal respirent à vos côtés. La fin délivre un enseignement vital : il n’est jamais facile de vaincre la peur et le Mal tapis au fond de nous, mais la bataille doit absolument être livrée. Quand on évoque le cinéma d’horreur, on ne parle que de Hitchcock. On devrait plus souvent mentionner William Friedkin. » A l’origine, il était question que le réalisateur John Cassavetes mette en scène L’exorciste mais Peter Blake Blaty a lourdement insisté auprès de la Warner pour que Friedkin soit aux commandes du projet pour l’avoir déjà rencontré et détecté chez notre ami cinglé son goût de la perversité. Le même Blaty ne va pas être déçu ! Au départ rétive, la Warner accepte en ayant vu les bons scores au box-office de French Connection et le bel Oscar du meilleur réalisateur. Le travail n’a pas été simple: Friedkin a fait réécrire le scénario à Blaty jugeant le premier jet trop religieusement connoté et pourvu de sous-intrigues inutiles. Réécris-moi ça, Blaty, ça sent un peu trop l’eau bénite ! Les divergences entre les deux artistes n’ont cessé de prendre de l’ampleur au fil du tournage jusque dans la salle de montage où Friedkin prenait un malin plaisir à zapper toutes les scènes que Betty jugeait indispensables. Excédé, Blaty, également producteur du film, a viré Friedkin, revenu malgré tout le lendemain pour achever le montage. Ironiquement, le réalisateur a d’ailleurs donné un cameo dans L’exorciste au producteur lors d’une courte séquence où il incarne un producteur au bord de la crise de nerfs. Les deux hommes resteront en discorde. Le flux s’est répandu : le tournage a été monstrueux, éprouvant pour toute l’équipe. A côté, le génie Kechiche peut se rhabiller. Ellen Burstyn qui a écopé du rôle de justesse à la place de Shirley McLaine, Linda Blair remplacée lors des séquences trop hard par Eileen Dietz, et Max Von Sydow, vieilli de 20 ans par la grâce du maquillage de Dick Smith, ne s’en sont jamais remis.
De par sa formation, Friedkin veut être le plus réaliste possible, n’hésitant pas à avoir recours à des ficelles manipulatoires crapuleuses. Si Linda Blair, soutenue par Friedkin dans les moments les plus durs, est épargnée, les autres membres du casting vont vivre un authentique calvaire. Ellen Burstyn a été la première victime de ce petit jeu machiavélique : lors d’une scène où elle est poussée avec un harnais attaché à sa taille, la comédienne se cogne le coccyx à sa réception au sol. A l’écran, la douleur n’est pas simulée. De même, Friedkin a giflé le révérend William O’Malley, un vrai prêtre, lors des scènes finales pour qu’il ait l’air tétanisé. Il n’a pas triché avec sa terreur. A la fin du tournage, c’est l’effondrement psychologique. Friedkin a tellement abusé sur le réalisme, comme Kusturica abuserait de la truculence en hurlant dans un haut-parleur « gueulez plus fort, faut que ça trucule, bande de clodos », qu’il a été jusqu’à plonger les acteurs dans un froid glacial pour que la buée sorte VRAIMENT de la bouche des comédiens. Idem pour Jason Miller qui devait jouer la frayeur au retentissement d’un coup de téléphone. Pour que la surprise soit plus grande, le despote Friedkin a sorti un pistolet chargé à blanc et tiré à la stupéfaction de l’équipe. Sur cette réputation, Willy rebondit ouvertement : «Un film n’est pas un roman où un seul individu s’investit dans une oeuvre, c’est un travail collectif : le scénariste est un élément important, mais il ne fait qu’apporter sa pierre à l’édifice. Mes collaborateurs doivent se plier à ma vision. Je ne pourrais pas travailler avec quelqu’un qui aurait une vision différente de la mienne». T’as compris ou bien?
En 2001, en cette année Kubrickienne où plus grand monde ne croit à la résurrection de William Friedkin après une série de films disons contestables, L’exorciste est ressorti sur les écrans mondiaux avec une nouvelle trame musicale, des effets numériques, des superpositions d’images et 13 minutes de trouille en sus (dont la fameuse scène où Linda Blair descend les escaliers). La démarche surfait non sans opportunisme sur le succès des slasher movie post-Scream pour démontrer que le plus fort en matière d’épouvante demeure l’incontournable Exorciste et son premier degré débarrassé de cynisme. L’accroche (The version you’ve never seen) résumait la démarche. Même Renny Harlin et Paul Schrader ne seront venus au bout de ses forces dans un prequel, lui aussi riche en rebondissements. Mais… C’est une autre histoire…

