Un couple endeuillé est confronté à des phénomènes étranges dans une Venise à la beauté toxique. Ne vous retournez pas, sublime film de Nicolas Roeg, revient en juin en DVD, en Blu-ray et au cinéma, restauré en 4K via Potemkine.

Adapté d’une nouvelle de Daphné du Maurier, Ne vous retournez pas (Don’t look now soit Ne regarde pas maintenant) nous prévient par son titre: il contient des images insoutenables dont une introduction à fendre le cœur (une petite fille se noie dans l’étang d’un jardin anglais, soulevée par son père hurlant de douleur, vivant et pourtant mort avec elle, ce jour-là) et cache une révélation monstrueuse. Mais attention à celui qui les regarde. Attention à celui qui s’approche trop près. Avant d’être un film fantastique qui continue de filer les jetons plus de 40 ans après sa réalisation et ce malgré les nombreuses visionnages, Ne vous retournez pas raconte un drame humain éprouvant, à haute intensité. Suite à la mort tragique de leur fille victime d’une noyade accidentelle, John (Donald Sutherland) et Laura Baxter (Julie Christie) partent à Venise pour se reconstruire. Lui est un architecte, embauché par un prêtre pour restaurer une église et elle l’accompagne, espérant oublier son chagrin. Dans les toilettes d’un restaurant, Laura est abordée par deux vieilles femmes dont l’une, aveugle et dotée de pouvoirs occultes. Cette dernière lui affirme «voir son enfant» et lui annonce que son époux court un grave danger à Venise. Ébranlée par cet avertissement, Laura s’évanouit. Comme elle, John va y croire: leur petite fille est vivante.

Au cinéma, de Luchino Visconti à Paul Schrader, on meurt à Venise. Chez le britannique Nicolas Roeg, Venise est filmée à la faveur de l’hiver, comme un labyrinthe aux ruelles tortueuses où les cadavres sont repêchés dans les canaux, un cimetière croupissant recouvert de brumes où se croisent les morts et les vivants. Dans le kaléidoscopique Ne vous retournez pas, le couple Baxter pense pouvoir se reconstruire dans un purgatoire de sens. Ce qui les sauve, c’est l’amour sacré, indéfectible qu’ils portent l’un à l’autre. Elle et lui tiennent debout, se soutiennent, s’embrassent, sourient des choses dérisoires, s’effondrent lorsqu’on les ramène à leur enfant (le visage dévasté de Laura/Julie Christie lorsque la vieille medium dit voir sa fille). Le lien du couple est fort et fragile en même temps, alors ils font l’amour pour le consolider, avec une telle intensité qu’ils donneront naissance à un enfant fantôme, accouché par la medium le temps d’une séance de transe/orgasme du genre zarb. L’enfant renaîtra mais se cachera, inaccessible. Il faudra traquer ce fantôme évanescent, comme on traque le serial-killer dans le dédale de Venise. Puis voir. Puis comprendre que le rouge du ciré est celui de la mort et non celui de la vie. Puis accepter le vrai visage de cette renaissance inespérée: celui d’un monstre de culpabilité.

Nicolas Roeg, connu comme chef-opérateur pour David Lean et Roger Corman, réalisateur de quelques films cultes (L’homme qui venait d’ailleurs avec David Bowie, Performance avec Mick Jagger) veut de toute évidence mélanger le giallo et le Nouveau Roman à Venise. La seule piste claire, c’est que John/Donald Sutherland a un don, celui de la prémonition, et qu’il va bouleverser sa perception. De la même façon que le récit volontairement déstructuré, l’extraordinaire montage syncopé insère des images mentales pour induire le spectateur en erreur (un plan sans explication sur les deux sœurs hilares donne à penser qu’elles sont malfaisantes alors que pas du tout), joue sur la paranoïa (impression d’une conspiration) et bouleverse tous les repères chronologiques à travers une utilisation consommée du flash-forward (l’inverse du flash-back donc, l’équivalent de la prolepse en littérature). Ainsi, au moment de la grande scène d’amour entre Donald Sutherland et Julie Christie, possiblement l’une des plus belles de l’histoire du cinéma, les personnages se déshabillent en même temps qu’ils se rhabillent, l’avant et l’après se mélangent confusément, comme hachés. Ainsi, John/Donald Sutherland peut anticiper des catastrophes, comme sa chute dans l’église, mais il n’a pas pu anticiper la mort de sa fille; c’est la raison pour laquelle il croit voir sa femme à Venise sur une gondole accompagnée des deux femmes, autour d’un cercueil alors qu’elle est partie en Angleterre. Il anticipe ce qui va se passer, il a vu et ne doit plus se retourner sur le passé. Et comme on le dit si bien dans L’échelle de Jacob de notre ami Adrian Lyne: une fois qu’ils ont accepté leur mort, les fantômes peuvent faire la paix avec eux-mêmes.

Autrement, au-delà de tout, il y a cette révélation finale qui déboussole, qui glace l’échine, qui empêche de dormir, justifiant à elle-seule le rythme assez envoûtant de tout ce qui a précédé. Soudain, la cadence s’accélère et c’est l’effroi le plus total. 50 ans après, nous en tremblons encore mais nous ne sommes pas les seuls: un dur à cuire comme Brian de Palma ne s’en est jamais remis, récitant le choc émotionnel procuré par ce coup de théâtre dans ses films (le tueur de l’ascenseur dans Pulsions) tout en piquant au passage le compositeur Pino Donaggio à Nicolas Roeg, merci bien. Et Dario Argento, traumatisé, a carrément repris le même plan dans Phenomena.

PASSION NICOLAS ROEG 
Le réalisateur de Ne vous retournez pas a marqué des générations entières de cinéphiles avec ses films hors du commun des mortels. Voici trois témoignages: notre Jérémie Marchetti, Alex Masson et Fabrice du Welz.

«Avec Ken Russell et Peter Greenaway, Nicolas Roeg faisait vraiment partie de cette génération de réalisateurs anglais fous ayant marqué l’histoire du cinéma par leur inventivité et leur poésie. Il y a vraiment chez eux une idée de liberté et de sensualité qu’on trouve très difficilement aujourd’hui. Roeg était un maître du montage: ses films ressemblent parfois à un puzzle qu’on a essayé de reconstruire à la hâte, comme des souvenirs heurtés, des rêves aussi. C’est comme s’il était passé de l’autre côté du miroir. De toutes les choses marquantes de Ne vous retournez pas, il y a cette formidable scène d’amour montrant Donald Sutherland et Julie Christie s’étreindre tout en se rhabillant en parallèle; dans L’homme qui venait d’ailleurs, Roeg s’amuse à multiplier l’idée à l’infinie. Il filme la baise comme un combat, puis comme un ballet, comme une découverte de l’autre, puis comme un ride extatique où on se tire dessus avec de faux pistolets. La question quant à la représentation du sexe n’est plus de «Je montre? Ou je ne montre rien?» mais «Comment?». C’est une donnée qui n’intéresse plus personne au cinéma, ou si peu.» J.M.

«Pendant longtemps, Nicolas Roeg fut un trésor caché de ma cinéphilie. Parce que dans les années 80, personne ou presque ne parlait de lui. Au mieux, la presse cinéma officielle rappelait à l’occasion de reprises qu’il avait été un brillant chef opérateur pour François Truffaut, David Lean ou Roger Corman. Mais son cinéma, lui, n’avait pas pignon sur rue. C’est au hasard des jaquettes dans les rayons des vidéo-clubs qu’on pouvait se retourner sur Ne vous retournez pas ou L’homme qui venait d’ailleurs. Voilà, Roeg et son cinéma venaient d’ailleurs. Comme Ken Russell ou son compère d’un film Donald Cammell, les deux autres sommets d’un exceptionnel triangle britannique. De ces trois têtes pensantes, Roeg est sans doute celui qui a le plus ouvert mes chakras cinématographiques, ouvert à des vertiges sensoriels et philosophiques, appris que la grammaire des images ne fait sens que quand elle le défie, que l’érotisme était aussi un désir mental, que le temps, l’espace et la mémoire pouvaient fusionner. Tout comme José Luis Borges et Stan Brakhage, Roald Dahl et Daphné du Maurier, Marylin Monroe et Albert Einstein, la nouvelle vague française et les Kitchen sink films anglais, le commercial et l’expérimental. Roeg les combinait dans un art du montage fracturé, qui rappelait pourquoi le cinéma est un art à part entière, aussi puissant que la littérature ou la peinture. Maintenant qu’il est mort, Ne vous retournez pas, L’homme qui venait d’ailleurs ou Performance vont remonter à la surface dans les différentes nécrologies. Des pièces maîtresses mais qui cachent une forêt de films méconnus (Walkabout, Enquête sur une passion, Track 29, Castaway, Une nuit de réflexion, Les sorcières…. sans compter ses téléfilms). La plupart sont introuvables ou quasiment en DVD. C’est pas plus mal, quand il va falloir se lancer, pour les débusquer et les voir, dans une aventure. Le cinéma de Roeg en était une. Qui lui a valu l’une des plus belles accroches de l’histoire du cinéma: avant de retirer son logo du générique, les dirigeants de la Rank organisation, qui l’ont distribué en Angleterre, avaient dit d’Enquête sur une passion que c’était «A sick film made by sick people for sick people». Oui, le cinéma de Roeg était malade. Des obsessions de ses personnages, de son écartèlement entre romantisme et nihilisme. C’est précisément pour cela qu’il était formidable.» A.M.

«Les films de Nicolas Roeg m’ont accompagné très tôt. J’avais découvert en premier Ne vous retournez pas – je ne m’en suis d’ailleurs jamais complètement remis – et j’étais tombé amoureux du film et de son créateur. J’ai vu le reste de sa filmographie, plusieurs fois, jusqu’au jour où quelques années plus tard, alors que je présentais mon premier film Calvaire à Neufchâtel, Nicolas Roeg, président du jury s’avance vers moi et m’arrête, hilare: «What a great film, even the pig is fantastic!». A mes yeux, Roeg a toujours été un cinéaste Rimbaldien, son cinéma (notamment ses grands films des années 70, début 80) en forme de mosaïque elliptiques provoquent un lent – et miraculeux – dérèglement de tous les sens.» F.d.W.

 

Film en version restaurée
Contient :
– le Blu-ray du film (110′)
– le DVD du film (106′)

Blu-ray :
Entretiens :
– Jean-Baptiste Thoret (30′)
– Donald Sutherland (23′)
– Anthony Richmond, directeur de la photographie (26′)
– Allan Scott, scénariste et producteur (15′)
Le film vu par Danny Boyle (15′)
Le film vu par Justine Triet (14′)

DVD :
Entretiens avec Jean-Baptiste Thoret (30′)
Le film vu par Justine Triet (14′)

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