[LE BAISER DE LA FEMME ARAIGNÉE] Hector Babenco, 1985

Retour durant toute cette 78e édition sur des films ayant marqué le parcours du festival de Cannes. Fantasmagories en prison, ou comment les toiles de l’imaginaire capturent la chair du réel : succombez au Baiser de la femme araignée.

Il faut s’enfoncer dans les ténèbres, dans cette cellule suintante d’un pays sud-américain jamais nommé, mais lourd de dictature, pour que surgisse la lumière : non pas celle, aveuglante, du réalisme brut, mais celle, miroitante et toxique, des illusions projetées sur les murs moisis de l’enfermement. Le Baiser de la femme araignée n’est pas un film. C’est un venin. Une injection d’ambiguïtés dans les veines du spectateur, un piège doux-amer qui vous enlace comme la soie de l’arachnide titulaire. Et comme tout bon piège, il séduit avant de tuer.

Héctor Babenco, réalisateur brésilien qui nous avait déjà atomisé le cœur avec Pixote (1980), remet ici les doigts dans la plaie de l’humanité. Mais au lieu de filmer frontalement la misère, il l’enrobe d’un écran de soie, de poudre, de travestissements. Le Baiser de la femme araignée, adapté du roman incandescent de Manuel Puig, est une œuvre bicéphale : d’un côté, la fiction codée, flamboyante, délirante ; de l’autre, la réalité carcérale et politico-charnelle. Deux visages d’un même supplice, deux manières de survivre dans un monde clos.

Au cœur de ce théâtre des ombres, deux âmes s’affrontent et s’apprivoisent. Luis Molina, campé par un William Hurt méconnaissable, fabuleux, oscarisé pour son rôle et pourtant toujours sous-estimé, est une créature de cabaret tombée dans les limbes. Condamné pour « perversion sexuelle », il s’abandonne à l’opéra du souvenir : les mélodrames nazis, les héroïnes fatales, les voiles qui dansent dans le vent des amours impossibles. À ses côtés, Valentín Arregui, révolutionnaire barbu interprété par Raul Julia, est une masse d’idéologie, de colère et de sang. Il rêve de luttes et vomit les fictions, incapable de comprendre qu’on peut mourir pour un film aussi sûrement que pour une cause.

Et pourtant… Ces deux hommes, ces deux corps, vont apprendre à respirer le même air. L’un injecte du Technicolor dans les ténèbres, l’autre insuffle du sens dans les mirages. Leur cohabitation forcée devient une alchimie de peaux, de regards, de silences partagés. Ce n’est pas une histoire d’amour au sens romantique ; c’est une osmose existentielle, une fusion par nécessité. Et quand Luis raconte ses films dans le détail — des films qui n’existent pas, mais qui pourraient sortir tout droit de la série B des années 40 —, Babenco glisse, presque insidieusement, des scènes en costumes, des reconstitutions cheap où Sonia Braga, impériale, joue tour à tour la vamp nazie, la femme-araignée, la muse et la chimère.

La grande force du film, c’est justement ce trouble constant entre les registres. On croit d’abord être dans une étude de caractères, un huis clos un peu poussiéreux. Puis soudain, la fiction s’infiltre, la caméra vrille, et l’on bascule dans un autre plan de réalité. Les rêves de Molina contaminent l’écran, comme un acide lysergique versé dans la soupe du réel. Et derrière les paillettes de ses histoires, Babenco glisse des révélations dévastatrices. Rien n’est jamais ce qu’il paraît : ni Molina, ni Valentín, ni même cette femme fatale, vision récurrente, qui revient encore et encore hanter l’imaginaire, comme un double de leurs désirs réprimés.

Il serait criminel d’en dévoiler plus. Car Le Baiser de la femme araignée est une œuvre qui se savoure dans l’incertitude, qui se tord dans l’ombre comme un corps blessé cherchant la lumière. On y entre pour les dialogues acérés, les envolées queer, les parures de fiction, et l’on en sort avec une blessure sourde, un vertige étrange. Cette femme-araignée du titre, ce n’est pas seulement un fantasme de cinéma : c’est une idée, une stratégie de survie, une métaphore tissée dans le cœur même de l’oppression.

Hurt, dans un registre tout en maniérisme contenu, ne tombe jamais dans la caricature. Son Luis est touchant, ambigu, parfois agaçant, souvent lumineux. Julia, tout en retenue rageuse, se dévoile au fil du film, comme une grenade qu’on désamorce lentement. Et Sonia Braga ? D’une beauté irréelle, elle incarne tour à tour la tentation, la mémoire, la culpabilité et la grâce. Elle est cette femme-araignée, c’est-à-dire la fiction elle-même : séductrice, meurtrière, salvatrice.

La mise en scène de Babenco, discrète, ne cherche jamais l’effet facile. Il laisse les scènes s’étirer, le silence s’installer, les regards faire leur travail. Il filme la prison comme un ventre, sombre et humide, et les scènes fantasmées comme des hallucinations cinéphiles, où la série B devient une forme de résistance. C’est là que le film devient génial : en montrant que l’imaginaire n’est pas la fuite que l’on lui prête, mais une arme.

Dans un monde qui enferme, qui torture, qui réduit l’individu à son utilité ou à son délit, raconter des histoires devient un acte de rébellion. Et aimer, même dans les formes les plus marginales, même dans les lieux les plus insalubres, devient un acte politique. Le Baiser de la femme araignée est de ces films qui déstabilisent, qui désarment, qui ensorcellent. Un film politique qui ne brandit jamais de slogans, un drame queer sans militantisme explicite, un mélodrame sans guimauve, une œuvre piégée comme un bonbon au cyanure.

On pense à Fassbinder, à Genet, à Visconti parfois. Mais surtout, on pense que le cinéma peut encore être un geste fort, un baiser venimeux, une morsure douce dans la nuit des hommes. Et ce film-là, mes amis, a des crocs, et du chaos, sous son rouge à lèvres.

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