« L’année dernière à Marienbad » d’Alain Resnais, le film culte de Dario Argento

0
635

L’année dernière à Marienbad, l’un des meilleurs films d’Alain Resnais, source d’inspiration pour Dario Argento, cher à l’appétit de merveilleux des surréalistes, ressort cette semaine dans les salles. Evénement à ne manquer sous aucun prétexte.

Perte de soi, silhouettes indistinctes, étreintes fantasmées perdues dans les failles spatio-temporelles, volupté de chaque instant, dialogues charriant les vers absurdes, climat d’inquiétante étrangeté. Aucun doute possible: Alain Resnais n’aurait pas pu signer ce sublime tissu de songes sans Alain Robbe-Grillet, présenté selon les circonstances comme le co-réalisateur ou le co-scénariste. En substance, c’est un film de Robbe-Grillet, alors fer de lance du Nouveau Roman iconoclaste, qui peut d’ailleurs être vu comme les prémisses de L’immortelle, film intemporel réalisé deux ans plus tard par Robbe-Grillet où il renoue avec cette prédilection pour les femmes mystérieuses qui viennent hanter les rêves étranges et pénétrants d’un homme, paumé dans sa nuit d’été, ou encore Un homme qui ment, du même auteur en 1968, où il était impossible de discerner la vérité du mensonge, avant ses délires érotico-fétichistes dont le dernier et délicieux C’est Gravida qui vous appelle (sortie au mois de mai prochain) porte l’emprunte subversive. L’année dernière à Marienbad, mélopée trop peu connue ? Peu importe: la collaboration entre les deux hommes est au moins aussi marquante que celle, unissant Luis Buñuel et Salvador Dali dans Un Chien Andalou: ils se gargarisent de l’illogisme cher à Kafka, témoignent un mépris souverain envers toute forme de rationalité, sacrifient le cartésianisme bon teint de l’époque, répondent en avance à l’exclamation de Kubrick (étonnez-nous !), pensent, écrivent, filment concept et brodent comme des génies une trame à la fois théorique et instinctive, physique et métaphysique, anxieuse et torve où toute balise fictionnelle est généreusement effacée.

L’histoire? Impossible à résumer comme tout film en avance sur son temps qui a imposé des codes esthétiques novateurs et uniques. Vous rêvez de ressentir la même sensation de flottement contemplatif que dans L’arche russe, de Aleksandr Sokurov, film si indiscutable dans sa forme (un long plan-séquence où toutes les époques russes se croisent dans un musée) et si discutable dans son propos (point de vue complaisant et douteux)? Alors, imaginez-vous dans un palace de ville d’eau allemande ; loin de votre train-train quotidien ; lors d’une soirée théâtrale guindée. Imaginez un homme. Imaginez une femme. Imaginez qu’ils n’ont pas de prénoms. Imaginez que le premier essaye pendant plus d’une heure trente de convaincre la seconde qu’ils ont vécu une histoire d’amour un an auparavant. Imaginez Delphine Seyrig dans le rôle de la femme à plumes et à la voix de sirène échappée du mental de Franju, Giorgio Albertazzi dans celui de l’inconnu et Sacha Pitoëff dans celui de l’autre. Imaginez trois pions sur le damier de l’amour destructeur, mortifère, impossible. Imaginez une photo somptueuse (celle de Sacha Vierny), mélange d’ombres peintes et de réalisme mental. Imaginez des déclarations d’amour fiévreuses et amnésiques. Imaginez le labyrinthe des passions par un esthète fougueux.

Ici, plus que jamais, dans ce travail avec Robbe-Grillet, Resnais explore une thématique surréaliste entre Beckett, Breton et Carol loin des délires outranciers et non moins délectables d’Alejandro Jodorowsky et Fernando Arrabal (le mouvement Panique s’inscrit dans un registre autre), plus proche d’un Buñuel au sens le plus radical à une époque où le réalisateur de Los Olvidados tient de plus en plus à des intrigues substantielles, épaulé dans sa démarche par Jean-Claude Carrière – voir Belle de Jour, adaptation d’un roman détesté par Buñuel et défi d’authentique surréaliste: transformer la mouise en or massif. A contre-courant, le réalisateur de Muriel, que l’on connaissait jusque là comme engagé et politique, réussit là où un Louis Malle (Black Moon) aura plus de difficulté : s’inscrire aux antipodes de ses précédentes fictions ancrées dans le sacro-saint réalisme chic et faire incidemment un beau pied de nez aux us et coutumes immuables déclinées par Agnès Varda (Cléo de 5 à 7), Claude Chabrol (Le beau serge) et Jean-Luc Godard (A bout de souffle) en se gavant de projections romanesques et de fantasmes inassouvis dans une ambiance pas si éloignées des nouvelles fantastiques de Maupassant, renforcée par un montage abrupt et déroutant de Henri Colpi, collègue de Resnais avec qui il avait déjà travaillé sur Nuit et brouillard et Hiroshima mon amour et auteur d’Une si longue absence, écrit par Marguerite Duras.

A film exceptionnel, cadre exceptionnel : L’année dernière à Marienbad fut tourné à 50% dans les décors naturels (en Bavière, à Munich dans des châteaux sardanapalesques) et 50% dans des studios parisiens. Un des travellings les plus célèbres du film commence d’ailleurs dans un studio parisien avant de se poursuivre dans une pièce de château de Nymphenburg avant de se terminer dans les jardins de Schleissheim. Une prouesse qui fait date d’autant que Marienbad est une petite ville thermale à l’ouest de la République Tchèque et se nomme Mariánské Lázne. Si les personnages se targuent d’un phrasé suranné et errent dans un purgatoire tels des êtres désincarnés à la recherche de leur moi intérieur, Resnais, dans sa période la plus frugale, organise ici des images modernes, marquantes, propres à marquer l’inconscient cinéphile, explore en creux l’angoisse de l’oubli, les ravages du temps qui passe dans le cœur engourdi, le temps suspendu et met en scène mieux que quiconque la sempiternelle suspension d’incrédulité.

Tant de sujets qui deviendront par la suite ses grands thèmes. Ces expérimentations aboutiront à d’autres objets massifs et majeurs comme, plus tard, Smoking/No Smoking où le spectateur, témoin actif, était cordialement invité à s’investir dans les méandres (pas au sens d’un Terayama où il faut aller planter des clous avec son marteau sur l’écran de cinéma, mais pas loin) et surtout, quelques années après L’année dernière à Marienbad, l’immense Je t’aime, je t’aime, sorte de science-fiction métaphysique dans laquelle la pensée et la mémoire étaient décortiquées à la manière d’un Chris Marker avec une musique aérienne planante et des flash-back étourdissants en forme d’impasses narratives où l’on est obligé de revenir en arrière pour recommencer le même cheminement, obsédant, hypnotique, irréversible.

Ce que Resnais recherche au moment de L’année dernière à Marienbad dans sa mise en scène, ce sont la perte de repères cinématographiques et la quête illustrative du songe dans ses plus beaux éclats. Ce que Robbe-Grillet recherche également dans son scénario, c’est la déstructuration du récit pour créer un chaos où le dialogue devient pauvre pour générer la communication et incommensurable face à la pensée. Appliquer les préceptes de Bergson. Provoquer la décontenance de ceux qui refusent obstinément le vertige paradoxal. A l’époque déjà, on n’a pas besoin de comprendre un film pour l’aimer. Il suffit d’humer cet univers proche d’un fantastique franco-français à la Jean Cocteau où, pour reprendre la phrase célèbre du cinéaste poète, si quelque chose vous échappe, feignez d’en être l’organisateur.

Impossibilité d’un désir, d’un rêve, d’un amour dans une société régie par l’organisation, la domination ludique (parties de poker, de domino) en contrepoint aux atermoiements sentimentaux et l’impression d’un déjà-vu déjà-consommé, ce film nourri d’écriture automatique où l’inconscient s’exprime sans retenue, se situant en plein été, donne envie de glace et célèbre par sa simple puissance une liberté artistique inconcevable aujourd’hui. Dario Argento le cite comme influence majeure et délicate (la présence de Sacha Pitoeff dans Inferno ne relève pas du hasard mais de la référence ouverte). Mais il n’est pas le seul à se revendiquer comme l’un de ses fils spirituels : André Delvaux a signé au même moment de délicieuses dérives lancinantes où le réel et l’irréel se cherchaient élégamment des noises (L’homme au crâne rasé et son histoire d’amour mentale) ; Marguerite Duras avait compris en voyant le film de Resnais du pouvoir addictif de la littérature au cinéma ; Peter Greenaway ne s’est visiblement pas remis du cadrage qui possède la précision du documentaire, des travellings et des surexpositions puisqu’il les a repris dans bon nombre de ses oeuvres ; Henri-Georges Clouzot, visiblement stimulé par ce courant d’air frais, s’est également mis au surréalisme sur le tard à la fin des années 60 en peaufinant sa terriblement sous-estimée Prisonnière (sa dernière demi-heure délirante, apocalyptique et inoubliable, issue d’une histoire fétichiste digne de Fassbinder) ; Harry Kümel a repris Delphine Seyrig comme lien direct dans Lèvres de sang, hautement inspiré par le film de Resnais ; Jonathan Glazer avec Birth pour l’histoire d’amour impossible fondée sur un leurre avec une toile de fond sociale assez similaire ; et, of course, David Lynch, jusque dans le dernier Inland empire (qu’on aura l’impolitesse d’écrire en minuscule pour ne pas faire tâche), s’est toujours amusé lui aussi à hacher menu les règles de la chronologie usuelle et à organiser des bordels oniriques savamment orchestrés où demain est peut-être hier.

Bref, L’année dernière à Marienbad, Lion d’Or à la Mostra de Venise en 1961, inspire et continue d’inspirer tout ceux qui touchent aux ambiances singulières et oeuvrent dans la bizarrerie sophistiquée, picturale ou immersive. Resnais le décrit encore aujourd’hui comme une comédie musicale sans musique. Délicieusement déraisonnable, ce chef-d’œuvre absolu, puits sacré d’eaux imaginaires jamais croupies, s’impose comme une obligation au regard. Mais, plus encore qu’une simple obligation, ce serait de savoir finalement quelle heure il est, là-bas, dans ces délires cotonneux. Question à laquelle seul Tsai Ming Liang a daigné répondre avec la politesse du désespoir.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici