Kiyoshi Kurosawa made in France: mais que vaut « La voie du serpent », son troisième film de 2024 (cette fois, dans la langue de Molière)?

La Voie du serpent, présenté au 72ᵉ Festival de San Sebastián, est le troisième film que Kiyoshi Kurosawa nous offre cette année, après l’excellent Chime, lancé exclusivement sur les plateformes, et Cloud, projeté hors compétition à la dernière Mostra de Venise. Verdict du chaos.

Ça vous rampe sous la peau. Voilà ce que l’on pourrait dire, en résumé, de tous les meilleurs films de Kiyoshi Kurosawa, réalisateur devenu culte après les sorties de Cure (1997) et de Kairo (2001), deux des films japonais les plus terrifiants jamais réalisés. Enchaînant depuis des films oscillant entre l’intéressant et le mauvais, le réalisateur revient avec La Voie du Serpent à ses premières amours: le thriller horrifique à forte tendance psychologique.

Tout d’abord, aveu: si j’aime beaucoup Kurosawa, je n’ai pas vu la première version de ce film. Car oui, La Voie du Serpent est bien un remake par son propre auteur du film quasi éponyme Le Chemin du Serpent sorti en 1998, l’un de ceux qui avaient laissé le cinéaste insatisfait de son travail à l’époque, sur des prémisses qui tapaient pourtant en plein dans ses obsessions. Aussi, lorsque Cinefrance Studios lui demanda quel film de sa carrière il souhaiterait refaire, Kurosawa répondit immédiatement celui-ci; le projet faisant son chemin, nous voici donc avec cette nouvelle mouture, dont la sortie en salles françaises reste encore incertaine.

Première évidence: de l’histoire de yakuzas du film original, imposée par les studios à l’époque, Kurosawa a régurgité un film bien plus trouble. La Voie du Serpent suit les traces d’Albert, père de famille endeuillé après le meurtre brutal de sa petite fille. Suspectant un enlèvement par l’organisation secrète Le Cercle – qui a dit que les cinéphiles télévisés n’étaient pas dangereux? –, il s’allie à la psychiatre japonaise Sayoko pour retrouver ces membres et les interroger. Entre trafic d’organes, snuff movies, et rituels de secte, Kurosawa fait appel à un imaginaire des mondes secrets, menaçant à tout moment de faire plonger l’histoire dans l’horreur totale. Si un vrai malaise naît de cette ambiguïté, Kurosawa troque assez vite son film d’enquête contre un autre, psychanalytique, qui vise avant tout à essayer de comprendre ses deux personnages principaux.

Car le monde secret, le vrai, c’est bien sûr chez Kurosawa celui qu’habite les âmes intérieures des personnages, dont les véritables motivations sont aussi obscures pour le spectateur qu’elles ne le sont pour eux-mêmes. Petit à petit, la quête de vengeance d’Albert prend la forme d’une thérapie, dans laquelle tout semble faire signe et renvoyer vers une vérité intérieure dissimulée. Souvent à la frontière de ce que l’on pourrait décrire comme des liminal spaces, Kurosawa transporte en France ses obsessions visuelles et met en scène ses personnages dans des hangars désaffectés qui semblent hors de ce monde. Si l’on y ajoute quelques espaces extérieurs filmés avec beaucoup d’abstraction, cette délocalisation du cinéaste se révèle plutôt très stimulante, comme si Kurosawa voyait dans nos espaces familiers une étrangeté que nous ne sommes plus capables de voir.

Si l’économie de moyens a toujours été une composante avec laquelle Kurosawa a dû faire et dans laquelle il a même souvent brillé, ses meilleurs moments de terreur venant de simples effets de montage, il faut bien avouer que celle-ci se ressent dans la dernière partie du film, et qu’il manque peut-être à la mise en scène quelque chose de viscéral (notamment dans ses affrontements physiques, finalement assez nombreux) pour réussir à transcender tout à fait son script. Mais cet espèce de Silent Hill abstrait se révèle suffisamment étrange et bien interprété (on dit merci Damien Bonnard) pour intriguer, voire convaincre.

Les articles les plus lus

« La gifle » de Frédéric Hambalek : trop théorique, pas assez organique

Passé par la Berlinale 2025 mais resté relativement discret,...

[LA FOIRE AUX TENEBRES] Jack Clayton, 1983

Au début des années 80, les studios Disney se...

[CASTLE FREAK] Stuart Gordon, 1995

Si l'on devait donner un exemple de générosité maximale...

« Scream 7 » de Kevin Williamson : de l’épouvante épouvantable

Si on comprend mieux, après l'avoir vu en salles,...

« Saturnalia » : un film d’horreur indépendant qui rend hommage à Dario Argento

Le film d’horreur indépendant Saturnalia se dévoile dans une...

Après « Brides », Chloe Okuno planche sur le thriller horrifique « Bad Hand »

La réalisatrice Chloe Okuno (Watcher) s’associe à la scénariste...

[LAKE MUNGO] Joel Anderson, 2008

Pour donner naissance à un film culte, rien ne...
spot_img

À lire absolument

spot_imgspot_img
ga('send', 'pageview');
error: Content is protected !!