La série « Sandman » sur Netflix: la fin d’une grande arlésienne du comics

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Sandman au cinéma (ou à la télévision), c’est un peu la grande arlésienne du comics. Longtemps restée un bruit de couloir, l’adaptation du chef-d’œuvre de Neil Gaiman, comics phare du label Vertigo (créé en 1993 par DC Comics) de plus de 2000 pages, avait connu un coup d’accélérateur au milieu des années 2010 lorsque New Line, filiale de Warner Bros, avait annoncé la mise en production d’un film réalisé par Joseph Gordon-Levitt. Abandonné suite à des divergences créatives, le projet avait un temps échu à HBO, refroidi par le coût d’une telle production, avant de finalement faire l’objet d’un accord conclu entre Warner Bros et Netflix.

Disponible sur le géant de la SVOD depuis le 5 août dernier, Sandman a connu un petit succès estival, totalisant plus de 127 millions d’heures de visionnage lors de sa première semaine de diffusion. La série a été développée par Allan Heinberg, un scénariste passé notamment par Gilmore Girls et Sex and the City, épaulé à la production par David S. Goyer et Neil Gaiman, plus investi que pour American Gods et Good Omens, autres productions adaptées de son œuvre.

Sortie dans un climat hostile aux représentations progressistes dans l’univers de la fantasy (cf. les cas de House of the Dragons et des Anneaux de Pouvoir), en raison du choix de faire incarner certains personnages majeurs de Sandman par des femmes ou bien des acteurs noirs, la série a peut-être davantage été discutée sur ce sujet, que pour sa qualité intrinsèque. Si le résultat est loin d’être désastreux, se hissant même au-dessus du produit moyen auquel nous a habitué Netflix, on peut difficilement s’extasier devant les 11 épisodes de cette première saison (10 épisodes + 1 épisode spécial sorti plus tard). La faute à une esthétique de production TV à des années lumières du style graphique du comics, qui avait pour particularité de changer d’illustrateur à chaque tome.

Fade, lisse et parfois laid, Sandman s’en tire davantage grâce au matériau d’origine, qu’elle suit pratiquement à la lettre, lui faisant quelques entorses parfois inutiles afin de remplir les 45 min exigées par le format sériel. L’introduction du Corinthien en tant que super méchant de la saison des Préludes et Nocturnes, premier tome du comics qui constitue la première moitié de la saison, lui retire toute puissance d’effroi et le réduit à un rôle de bouffon sadique très vite irritant. La transposition de l’histoire à notre époque plutôt que dans les années 1980 du comics accouche d’aberration scénaristique comme pour le personnage d’Unity Kinkaid. Victime d’une maladie qui l’a plongé dans un profond sommeil pendant plus d’un siècle à la suite de l’emprisonnement de Dream, maître des rêves et membre des sept “Infinis”, entités divines nécessaires à l’équilibre du monde (il y a Death, Destiny, Desire ou Delirium), elle paraît à son réveil n’avoir à peine que 60 ans.

Plus généralement, Sandman échoue en raison de tous les efforts concédés afin de donner au récit les atours d’une intrigue sérielle, alors que le comics est composé de tomes conçus comme des blocs semi-autonomes. Sans surprise, ce sont les épisodes les plus indépendants de la saison qui sortent du lot: 24 heures, s’attardant sur des personnages secondaires victimes d’un meurtrier qui s’est accaparé les pouvoirs de Dream; Le bruit de ses ailes qui recense deux récits annexes de Sandman (les retrouvailles de Dream et sa soeur Death, et un pacte passé entre Dream et un homme pour qu’il devienne immortel) ; et l’épisode spécial, Un rêve de mille chats / Calliope, lui aussi composé de deux aventures autonomes du comics (dont une animée). Réputée inadaptable, était-il impossible de réaliser une bonne adaptation de Sandman?

Sorti en août également, le nouveau film de Georges Miller, 3000 ans à t’attendre avec Tilda Swinton et Idris Elba, prouve le contraire, même s’il a laissé une bonne partie de la rédaction dans la perplexité la plus totale. Réalisé en période de crise sanitaire entre deux productions Mad Max (Fury Road et le spin off Furyosa), 3000 ans à t’attendre est un projet de longue date pour le cinéaste australien. Adapté lui aussi d’une œuvre littéraire (la nouvelle Le djinn dans l’œil-de-rossignol d’A.S. Byatt), le film est également une ode aux histoires, où une créature surnaturelle – ici un djinn plutôt qu’une divinité – rencontre une humaine, et lui rappelle la nécessité de rêver et d’aimer.

Le récit de 3000 ans à t’attendre n’a pas l’ampleur de Sandman. Au comics de 2000 pages et presque autant de mondes différents illustrés, le film de Miller oppose un cadre intimiste. C’est un film de chambres (d’hôtels, de palais, de cellules, d’habitations…), qui se sert de l’oralité et de la narration pour faire vivre un imaginaire merveilleux de contes orientaux. Du cinéma de barde et de poète, qui convoque des époques et des contrées différentes par le biais de leurs instruments. La série Sandman aurait dû être un prodige narratif, à l’image de son modèle, plutôt qu’un objet soumis aux lois des writer’s room. À l’inverse, 3000 ans à t’attendre assume son côté désuet, très série B, qu’il veut transcender par une exaltation narrative.

Par son cadre oriental inspiré par Les Mille et une nuits, et son histoire d’amour entre un être surnaturel et une mortelle, 3000 ans à t’attendre rappelle quelques chapitres annexes de Sandman. Tales in the sand (chapitre 9), d’ailleurs esquissé à travers le personnage de Nada dans la série, et Ramadan (chapitre 50) sont des divagations orientales du comics, où Gaiman rend hommage au recueil anonyme de contes persans, indiens et arabes le plus populaire. Un lien thématique finalement moins évocateur que le personnage du djinn en lui-même, incarné par Idris Elba.

Enfermé depuis des siècles dans un réceptacle de cristal de la même façon que Dream au début de Sandman, il est décrit comme un être électromagnétique qui produit des vibrations et se déplace en nuées de grains de sable. L’intérêt de 3000 ans à t’attendre réside dans la manière dont les effets-spéciaux, granuleux, palpables, plus artificiels que de raison, rendent compte à l’image de la nature du djinn. Une nature qui n’est pas sans rappeler celle de Dream, surnommé également marchand de sable (Sandman), que la série n’arrive à représenter que partiellement du fait de la fadeur de son image lisse et grise, esthétique standard des produits Netflix.

L’avenir de la série Sandman est encore en suspens. Malgré des résultats positifs, aucune officialisation d’une deuxième saison n’a encore eu lieu. Or, on ne connaît que trop bien le péché de gourmandise et de paresse de la plateforme qui fait, et défait, des projets du jour au lendemain, encore plus dans une période qui a vu sa domination faiblir avec l’arrivée de nouveaux concurrents de taille (Prime Video, Disney +, HBO Max). La logique de rentabilité est devenue une condition sine qua none pour les productions maisons. Si la série était tout bonnement annulée, on pourrait se consoler avec le film de Miller qui reste à ce jour l’adaptation accidentelle la plus fidèle du chef-d’œuvre de Neil Gaiman. M.B.

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