Albert Serra n’aime ni expliquer, ni rassurer le spectateur. Avec Tardes de Soledad, il signe un documentaire qui ressemble moins à un film sur la corrida qu’à une autopsie au ralenti d’un rituel moribond. Ici, pas de folklore, pas de ferveur populaire, pas même de soleil héroïque. Juste de la chair, de la sueur, du sang, et un homme en costume de Noël BDSM qui traverse l’arène comme une belle coquille vide.
Andrés Roca Rey, star péruvienne du toreo contemporain, est filmé par Serra comme on filmerait une idole païenne en fin de règne : mutique, opaque, presque stupide de beauté. Le matador parle peu, ressent peut-être plus, et semble exister uniquement dans le regard des autres. Une cour de courtisans virilistes chargés de lui rappeler, à intervalles réguliers, qu’il est grand, fort et très bien doté. À force d’insister, on finit par se demander si ce n’est pas précisément ce dont ils doutent tous. Serra, lui, ne tranche pas, il regarde.
La mise en scène est une entreprise de démolition méthodique. Plans ultra-serrés, cadres étouffants, corps fragmentés. Le numérique permet ici une proximité, qui transforme la corrida en huis clos quasi obscène. Exit la foule, exit le folklore nationaliste, exit toute possibilité de se réfugier dans l’alibi du spectacle collectif. Il n’y a plus que l’homme et l’animal, et entre les deux, une mécanique de mort répétée jusqu’à l’épuisement. Le taureau ne meurt pas héroïquement : il saigne longtemps, maladroitement, sous nos yeux coincés dans le cadre.
Serra ne condamne pas, n’explique rien, ne contextualise jamais. Les règles de la corrida sont absentes, les symboles laissés en jachère. Pourquoi cette oreille brandie ? Pourquoi ces gestes précis ? Débrouillez-vous. Cette sécheresse radicale est à la fois la grande force et la cruauté du film. À force de refuser tout commentaire, Tardes de Soledad devient un miroir. Ce que vous y voyez dit surtout ce que vous êtes prêt à supporter.
La solitude annoncée par le titre est partout. Dans le regard vitreux de Roca Rey, isolé même au milieu de sa clique. Dans les derniers instants des taureaux, filmés comme des parenthèses tragiques qu’on préférerait ne pas voir mais qu’on ne peut éviter. Et surtout dans la position du spectateur, abandonné sans boussole morale, condamné à regarder jusqu’au bout ou à détourner les yeux. Serra ne vous tient pas la main. Il vous pousse dans l’arène et ferme la porte.
Est-ce beau ? Oui, toujours, dangereusement. Est-ce insoutenable ? Souvent. Est-ce complaisant ? Non, mais c’est précisément ce qui marque. Tardes n’est pas un film militant, c’est mieux : un film qui montre, et qui laisse l’horreur faire son travail. Une expérience sèche, mélancolique, amère, qui rappelle que la barbarie n’a pas besoin d’être justifiée pour exister mais seulement se laisser regarder. C’est sans doute ce qu’il y a de plus inconfortable.



