[LA PROIE DE L’AUTOSTOP] Pasquale Festa Campanile, 1977

Road movie horrifique, rape and revenge, comédie noire, autopsie d’un couple en crise et d’une société déliquescence… Bien de thèmes et de surprises dans ce film inclassable de Pasquale Festa Campanile.

PAR PAIMON FOX

Alors que la comédie psycho-libertine semblait son domaine de prédilection, le réalisateur italien Pasquale Festa Campanile surprend en signant dans les années 70 une étrangeté dans sa filmographie : Autostop Rosso Sangue, un thriller automobile, de haute intensité, dans lequel un couple dysfonctionnel a le malheur de prendre un auto-stoppeur psychopathe dans sa voiture. A une époque bénie où les cinéastes s’interrogent sur la violence urbaine et auscultent la sauvagerie enfouie des hommes loin du vernis social, le résultat est représentatif de ce que pouvait être le cinéma trash italien. Le casting, aussi génial qu’improbable, avive la sidération.

De Délivrance, de John Boorman, à Twenty nine palms, de Bruno Dumont, on ne compte plus les films dry qui montrent l’homme se battant avec ses pulsions dans des univers désertiques ou perdus. L’horreur surgit souvent au détour d’une rencontre et c’est d’autant plus éprouvant que rien ne nous y prépare. Autostop Rosso Sangue figure dans cette liste, à la différence près qu’il est le moins connu de tous. On y voit un couple : Walter (Franco Nero) et Eve (Corinne Clery) qui sillonnent les routes californiennes avec leur caravane, leur absence de gosse et leur neuf ans de couple bien tassés. Lui se gargarise de blagues égrillardes, se saoule pour oublier et n’ose plus se regarder dans le miroir tellement son visage poivrot est bouffi. Elle a encore un corps désirable mais elle ne désire plus rien. Le lien défait, ils voient leur ciment affectif s’éroder. Après une pause, ils reprennent la route et prennent en autostop Adam (David Hess), monstre exterminateur qui va faire exploser cette frustration latente.

Au bout de vingt minutes, on croit avoir tout compris. Adam est un braqueur de banque mais surtout un psychopathe au rire bêta qui aurait pu des années plus tard se fondre dans l’univers des frères Coen. Rapidement, le film devient un huis clos en plein air ultra-tendu doublé d’un western automobile et encloué où s’expriment différents rapports de force (qui manipule qui ?). Walter étant journaliste au bout du rouleau, Adam profite de l’opportunité pour lui soumettre l’idée du siècle : écrire un livre sur ses exploits. Le gun pointé sur sa tempe, Walter peut malgré tout cloper et se laisser guider par sa femme au volant. Une guerre des sexes (comme dans presque tous les Pasquale Festa Campanile) qui s’ouvre avec le viseur d’un fusil de chasse, une missive manquée (un SOS griffonné avec une allumette cramée), deux flics butés (et il faut voir comment), des promesses de dérapages au sens propre comme figuré. Des coups de théâtre toujours et encore. C’est désormais évident : le couple consommé jusqu’à l’os cherche une nouvelle peau. Pasquale Festa Campanile joue avec tous les possibles de ce schéma et manipule le spectateur à sa guise.

A l’écran, c’est une réunion de talents. Il y a lui : Franco Nero, acteur insaisissable pour personnage usé, entre les westerns spaghettis d’hier, l’ambiguïté sexuelle et les querelles de demain, avec des bouts de Un coin tranquille à la campagne, de Elio Petri dans la bouche. Il y a elle : Corinne Cléry, vue dans Histoire d’O, traînant une imperceptible mélancolie. Il y a enfin le bad guy : David Hess, qui semble sortir de La dernière maison sur la gauche, de Wes Craven, dans lequel il jouait déjà un psychopathe. Rien qu’avec ces trois présences, on a une interaction passionnante d’univers cinéphiles, toujours à la hauteur des espérances. L’ensemble préfigure le remarquable Hitcher, de Robert Harmon, dans lequel là aussi le choix des acteurs n’était pas sans conséquence. Comment en effet ne pas y voir les retrouvailles barbares entre un Rutger Hauer, humilié dans La chair et le sang, de Paul Verhoeven, par la perfidie d’une Jennifer Jason Leigh? Comment ne pas voir dans cette revanche mécanique un sommet de romantisme absolu? Dans Autostop Rosso Sangue, les comédiens sont dans la démesure hystérique et outrancière que réclame une telle expérience. C’est d’autant plus excitant que le scénario empreint d’une tonalité très italienne (cynisme des personnages, tendance au nihilisme provoc) ne rend justice à personne : aucun n’attire l’empathie du spectateur.

La bande-son hippie signée Ennio Morricone pimente cette virée barbare, d’autant que le morceau phare, joyeux à s’en exploser le cerveau, répété en boucle jusqu’à l’écœurement, n’est pas sans évoquer le duel guitare/banjo au début de Délivrance. L’action de Autostop Rosso Sangue se déroule idéalement aux Etats-Unis alors qu’en réalité, les routes californiennes ont été tournées en Espagne, à la manière des westerns italiens des années 60 (un film comme 800 Balles, de Alex de la Iglesia, explique tout ça très bien). Le résultat, survendu de manière réductrice comme un « rape and revenge », est plus en suspension, dans l’attente de l’humiliation définitive, pour arracher les larmes à Franco Nero. Et Franco Nero finit par pleurer. C’est la plus belle scène de ce film, pourtant si éprouvant que les censeurs de l’époque n’ont pas hésité à le charcuter.

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