« La plus précieuse des marchandises » de Michel Hazanavicius: la Shoah au cœur d’une élégie animée et réussie

LES ETOILES DE LA REDAC

Quentin Billet-Garin

Avec La Zone d’intérêt de Jonathan Glazer et Occupied City de Steve McQueen, la représentation de la Shoah au cinéma cette année fait la part belle au pas de côté: de l’autre côté du mur pour le premier, au cœur de l’Amsterdam contemporaine pour le second. Avec cette adaptation du conte de Jean-Claude Grunberg, Michel Hazanavicius cultive cette tendance en faisant le choix de l’animation, nouvelle dans sa carrière et peu représentée parmi les œuvres traitant de cette sombre période de l’Histoire, en contant un récit montrant deux adultes recueillir et adopter un enfant jeté dans la forêt jouxtant leur foyer, et depuis l’un des trains menant les déportés vers le camp d’Auschwitz-Birkenau.

Une histoire dont le contrechamp à l’Histoire vise en particulier les Justes et, tout autour de leur action, un contexte fait d’innocence et de dureté que le procédé de l’animation permet de rendre compte avec plus ou moins de réussite. Sur le plan de cette petite histoire dans la grande, Hazanavicius semble y trouver un vrai terrain de jeu pour l’écriture des personnages principaux: constamment dans un élan où leurs consciences se repositionnent pour mieux s’apaiser et évoluer. La croyance de la Bucheronne et le rejet du Bucheron vont alors se mêler à une histoire qui semble être plus grande que la leur. Un élan dramatique où il est aussi question de repositionner certaines références (les sans-cœurs sont les Juifs, et le bébé récupéré est désigné comme une marchandise, par exemple). La réécriture référentielle propre au récit du conte est ici respectée à la lettre et permet quelques fulgurances, comme la répétition de plus en plus mortuaire des allers-retours du Bucheron de son lieu de travail jusqu’à la maison, au cours desquels il croise les trains, appelés les «wagons de marchandise». Fulgurance sur le plan également de l’animation qui permet d’affirmer le pouvoir transformateur du cinéma d’Hazanavicius, un crâne pouvant par exemple apparaître, en un flash, à la tête de la locomotive.

Un symbole de toute la douleur environnante qui plane au-dessus des personnages, grâce à des dessins vraiment réussis et texturés sur la difficulté de l’hiver polonais notamment. La représentation ne se limitant pas aux faits et gestes des personnages, la mise en scène se permet quelques focus du côté du camp, et ce, de manière à ne pas perdre la fluidité de l’histoire: c’est par exemple le vol d’un oiseau qui nous fait passer du premier plan de l’histoire jusqu’à son arrière-plan, celui de l’extermination, rendue compte par des images qui, si elles frôlent le délit de superposition des réalités du camp, permettent une représentation pédagogique et, encore une fois, référencée (l’une des photos clandestines prises par des Juifs à Birkenau est presque reproduite à l’identique).

La voix chevrotante de Jean-Louis Trintignant permet également cette fluidité d’un film où la question de la douleur et la nécessité de la soigner sont des parties intégrantes du drame en cours, y compris quand l’un de ces deux sentiments prend le dessus, sans tomber dans l’écueil d’un traitement à deux vitesses. Ainsi, une tendresse du bébé vers le Bucheron ronchon devient un moment de comédie en tout point attendrissant. Enfin, un père reconnaissant son enfant jeté par-dessus-bord, mais incapable d’être reconnu suite à la captivité dans le camp, devient aussi un moment dramatique assez subjuguant (traduit par un plan terrassant sur un reflet composé d’un mouvement de caméra vers le visage de l’enfant qui a peur de son propre père). De la douleur, toujours; de la douceur, enfin, semble se questionner le film.

20 novembre 2024 en salle | 1h 21min | Animation, Drame, Historique
De Michel Hazanavicius | Par Michel Hazanavicius, Jean-Claude Grumberg
Avec Jean-Louis Trintignant, Dominique Blanc, Denis Podalydès
La voix chevrotante de Jean-Louis Trintignant permet également cette fluidité d’un film où la question de la douleur et la nécessité de la soigner sont des parties intégrantes du drame en cours, y compris quand l’un de ces deux sentiments prend le dessus, sans tomber dans l’écueil d’un traitement à deux vitesses."La plus précieuse des marchandises" de Michel Hazanavicius: la Shoah au cœur d’une élégie animée et réussie
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