[LA MAISON AUX FENÊTRES QUI RIENT] Pupi Avati, 1979.

Quelque part entre Argento, le Bava d’Opération Peur et Fulci, ce giallo, bizarrement gaulé et en cela fascinant, navigue entre plusieurs genres (thriller, épouvante, surnaturel, drame humain) et révèle autant d’appétence pour la sophistication que pour la pourriture.

« Les couleurs, mes couleurs, elles coulent de mes veines. Elles sont si douces, mes couleurs… si douces. » Stefano (Lino Capolicchio que l’on reverra dans Terreur sur la lagune, d’Antonio Bido) se rend dans une ancienne station thermale d’Emilie-Romagne aux allures de purgatoire agreste, déserté par la jeunesse souhaitant s’affranchir du joug religieux, pour restaurer la fresque d’un martyr de Saint-Sébastien peint par un artiste local, baptisé « peintre de l’agonie ». Au départ, il est cordialement accueilli par un maire nain (TA-DAM) qui souhaite relancer l’économie locale ainsi que par les habitants du village même si ces derniers répondent à toutes ses questions ramenardes assez froidement. Comme s’ils sortaient d’un traumatisme récent. Frustré, il se demande pourquoi les autochtones semblent aussi polis que louches. Il se renseigne auprès du curé qui lui raconte une malédiction. En effet, celui qui a peint la fresque se révèle un simple d’esprit ayant utilisé son sang pour pigmenter ses peintures, s’étant immolé par le feu. Ce que ce peintre fou aimait par-dessus tout, c’était peindre les visages et les corps mourants. Une quête artistique pour capter ce qui se passe dans l’entre-deux, lorsque l’on passe de la vie à la mort. Faute de trouver une place dans un hôtel, le sacristain lui propose alors un gîte dans une maison occupée par une vieille dame alitée, plongée dans l’obscurité et qui pourrait bien appartenir à celle de l’artiste défunt maudit.

Au cours de la restauration, Stefano continue son enquête à la manière d’un détective privé, tombe sous le charme d’une instit vaguement nympho, fouille dans les archives, trouve des choses bizarres (un porte-documents, des photos, un magnétophone à bandes), tente de déchiffrer des phrases sibyllines et apprend que le peintre de l’agonie avait deux sœurs toxiques, deux sorcières. Après la mort du frère, personne ne sait ce qu’elles sont devenues. En nettoyant le tableau, Stefano pourrait bien réveiller une malédiction endormie. Lorsqu’il tente de prévenir son entourage, toutes les preuves ont disparu. Quelqu’un sait qu’il sait. L’idée géniale du film, c’est qu’effectivement plus le protagoniste restaure la fresque, plus il peut faire la lumière sur les zones d’ombre.

Des portes qui grincent, des couleurs qui réclament la mort, des lèvres rouges et des fenêtres qui rient… Comme son joli titre le suggère, La Maison aux fenêtres qui rient recèle une vraie poésie morbide. Réalisé en 1976 par Pupi Avati (réalisateur assez insaisissable et multi-genre), ce film se situe quelque part entre Argento, le Bava d’Opération Peur et Fulci avec d’un côté la sophistication comme l’érudition (on parle peinture) – sans la sur-stylisation – et de l’autre le crade, le laid, les vers, la pourriture, la souillure, tout en possédant un ton original. Ce giallo joue sur la paranoïa inhérente à l’étranger débarquant dans un village (tout le monde est instantanément suspect), régulièrement à la lisière de plusieurs genres (thriller, épouvante, surnaturel, drame humain) et cela vient sans doute de la personnalité de Pupi Avati, sortant de sa collaboration avec Pier Paolo Pasolini sur Salo ou les 120 jours de Sodome, privilégiant le flou et le mystère à la ligne claire. La séquence inaugurale est tellement spectaculaire et puissante (le supplice d’un homme attaché, poignardé) que l’on se demande comment le film va réussir à tenir la note sans faiblir.

La suite paraît presque tranquille, confortée par un rythme lent, laissant le temps au personnage principal de déchiffrer le complot apparent. Sans la musique angoissante d’Amedeo Tommasi, le village a l’air gentil. Évidemment, c’est pour mieux tromper les attentes. En réalité, tout le monde a peur, terré dans son silence. Cela suffit à créer un climat de chape de plomb. Un cadavre pourrit sans doute dans un coin. Une invraisemblable vérité promet de nous prendre au dépourvu. Une sensation de malaise parcourt ce film assez rare, accentué par des scènes d’une rare violence (le viol !) et d’images marquantes (les lèvres rouges peintes sur les volets). Elle étreint au fur et à mesure le personnage principal ainsi que le spectateur, jusqu’à la dernière demi-heure, plus explicite, plus sanglante, et sa révélation finale ironique, visuellement marquante, moralement choquante. Si on devait trouver un écueil à cet exercice de style concluant, tout en considérant qu’il s’agit là d’un péché véniel, il résiderait, comme souvent chez Argento, dans la faiblesse des dialogues soient explicites – et on regrette que tout ce petit monde ne connaisse pas plus les vertus de l’allusion, soient embarrassants («Je n’ai pas eu le courage de tuer ces escargots, vous savez comment ça se cuisine ?»). Ces répliques sont d’autant plus douloureuses si vous découvrez le film en VF – à proscrire.

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