Une date dans le cinéma-scandale made in France: La dérobade sort en Blu-ray chez Tamasa. Daniel Duval, ici réalisateur et acteur, adapte le livre de Jeanne Cordelier et offre à Miou-Miou l’un de ses rôles les plus forts, César de la Meilleure Actrice en 1980.
Marie, 19 ans (Miou-Miou) s’ennuie dans sa vie de banlieusarde. Elle rencontre Gérard (Daniel Duval), un beau brun frimeur et volubile. Candide et aveuglée par l’amour, Marie décide de tout quitter pour partir avec Gégé. Mais celui-ci se révèle n’être qu’un maquereau qui l’entraîne dans la prostitution, jusqu’à l’insoutenable… Comment expliquer le succès de La dérobade en son temps? Pour répondre à cette question, il est instructif de regarder l’entretien du réalisateur Christophe Honoré accordé à LaCinetek dans lequel il revient sur l’impact que ce film a eu sur les spectateurs adultes d’alors et les fantasmes de sa réputation sulfureuse a généré chez les plus jeunes (« L’image de Miou-Miou avec son imper en Skaï noir, ça a suffi à en faire un film dont j’ai rêvé quand j’étais enfant » dit-il), de l’importance de la musique de Vladmir Cosma à la rebelle attitude de Miou Miou ayant refusé son César de la meilleure actrice. Un beau témoignage de ce que signifie « désirer voir un film », racontant le pouvoir de ce qu’un film peut renfermer, de ce qu’il peut cacher et de ce qu’on n’a pas le droit de découvrir, avant un certain âge. La découverte, tardive, n’en sera plus que impressionnante. Une dimension valable pour tant de films interdits, à l’instar de Orange mécanique de Stanley Kubrick, et forcément moins compréhensible aujourd’hui, à une heure où n’importe quel film se trouve en deux clics.
Ajoutons qu’avant cela, le tapin au cinéma, c’était le folklore d’avant-guerre, façon Arletty dans Hôtel du Nord. Aux commandes de cette adaptation du roman autobio de Jeanne Cordelier, publié en 1976, le réalisateur Daniel Duval et son scénariste, Christopher Franck, n’entendent pas faire perdurer ledit mythe mais bien le tordre pour dévoiler toutes les chambres de la prostitution, très rigoureusement et sans tricher: bordel chic, maison d’abattage, sévices de clients, sordides règlements de comptes entre proxénètes ou encore baffes traumatisantes (Niels Arestrup, traumatisant le temps d’une scène terrible, trainera d’ailleurs une vile réputation). On n’échappe à rien, c’était nouveau de voir ça à l’époque et le spectateur se raccroche à ce qu’il peut dans ce cloaque, comme cette amitié avec une compagne de trottoir (formidable Maria Schneider). C’était un projet délicat que de raconter la descente aux enfers du roman de Cordelier, de conserver toute la verdeur pour la transposer sur grand écran et c’était un pari dingue de la part de Miou-Miou de se perdre dans un rôle et dans un film. « Quand la porte de la chambre a claqué, il n’y a plus d’échappatoire. Voie sans issue, pas de porte de secours », écrivait l’auteure pour qui « se prostituer, c’est comme vivre un éternel hiver ». Jusqu’au jour où, dans un dernier sursaut de dégoût, l’héroïne trouve le courage d’acheter sa liberté et de se « dérober » à son destin.
Aujourd’hui, que reste-t-il de La Dérobade dont la sortie Blu-ray a lieu dans un silence assourdissant des médias? Un film coup de poing comme on en produisait parfois en France à la fin des années 70-début des années 80. L’inconfort n’étant plus le mot d’ordre dans les productions actuelles, les jeunes cinéphiles regarderont sans doute le résultat les yeux en spirale face à la crudité des scènes, mais y trouveront aussi un fascinant spécimen de cinéma ne brossant pas dans le sens du poil et n’ayant peur de rien. En supplément, «À bonne distance» par Fabienne Vette et Bernard Payen (45’). Bandes-annonces La Dérobade et L’Ombre des châteaux.

