« La cible » de Peter Bogdanovich, l’un des films majeurs annonciateurs du Nouvel Hollywood

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Disponible en Blu-ray depuis le 19 septembre via Carlotta, le premier film de Peter Bogdanovich apparaît rétrospectivement comme l’un des films majeurs annonciateurs du Nouvel Hollywood, quelque part entre le réalisme sauvage et une abstraction formelle de l’Amérique malade des années 70.

De celui qui fut longtemps le disciple de Roger Corman, doit-on s’étonner que son premier film commence par un pastiche de film d’épouvante gothique, rapiéçant des morceaux de l’œuvre d’Edgar Allan Poe et agitant le corps d’un Boris Karloff vieillissant? Peter Bogdanovich, qui signait son premier passage à la fois derrière et devant la caméra en 1967 avec La Cible, atteste alors, à l’aube même de sa filmographie, du caractère singulier de sa génération de cinéastes. Celle-ci, la première véritablement constituée de cinéphiles conscients d’eux-mêmes, est condamnée à souffrir: «Tous les bons films ont déjà été faits», son personnage se plaindra-t-il plus tard.

De fait, il incarne dans son propre film le rôle de Sammy Michaels, un jeune cinéaste enchaînant les séries B (le pastiche du début en constituait en fait la dernière itération) et s’employant inlassablement à utiliser l’acteur de films d’horreur tombé en désuétude Byron Orlock (Boris Karloff donc, quasiment dans son propre rôle) jusqu’à l’épuisement. Celui-ci finit par arriver et Byron Orlock, au grand dam de Sammy, annonce sa retraite: les films d’épouvante sont dépassés, l’Amérique a changé et il appartient désormais au passé. Refusant de jouer dans le prochain film du cinéaste, et jurant qu’il n’apparaîtra plus qu’une fois en public, Byron appelle de ses vœux une relève portée par la jeunesse, dans laquelle il place tous ses espoirs. Une rapide coupe en vue subjective, cadrant la tête de l’ancienne star de l’épouvante au centre d’un réticule de sniper, enclenche le véritable film d’horreur: le viseur d’une arme a remplacé la caméra, La Cible peut véritablement commencer. Si la jeunesse est bien l’avenir de l’Amérique, celui-ci sera, à leur image, brisé.

Le fusil est en effet tenu par un jeune homme, Bobby Thompson, vétéran vingtenaire de la guerre du Vietnam torturé par des pulsions meurtrières, incarné avec un tel brio par l’acteur Tim O’Kelly qu’il semble impensable que l’homme n’ait pas fait davantage carrière. A travers lui, le film suit petit à petit la trajectoire d’une génération perdue dans la propre fiction de son pays, celle où les guerres se gagnent à tous les coups, et où l’hyper-consumérisme se vit comme une panacée à la misère psychologique. Issu d’une famille de la classe moyenne, vivant avec sa compagne et ses deux parents, les déambulations silencieuses du jeune homme au sein de sa cellule familiale sont l’un des contrepoints de l’American way of life les plus glaçants jamais tournés, juste à côté d’Elephant de Gus Van Sant (tout en haut, donc).

Lorsque la tragédie s’accélère, Bogdanovich substitue la chair des films de Corman et ses étreintes lyriques de comtes encapuchonnés à un jeu de massacre à distance, au sein même de la Californie abstraite de la fin des années 60. Comme un ado tirant sur une foule numérique dans GTA, Bobby se tient juché sur les toits de l’Amérique, dans des décors industriels et déshumanisés, une bouteille de Coca à la main, le plus loin possible de l’impact de ses balles. Ses tirs sur des victimes anonymes, dans une tuerie vidée de tout motif, font du titre original, Targets, un programme bien plus évocateur que le titre français. Le trajet mortuaire de Bobby le mènera finalement au drive-in dans lequel Byron est censé faire son ultime apparition publique, et où s’engage alors la rencontre annoncée du jeune homme avec l’acteur, monstre d’autrefois contre monstre d’aujourd’hui. Cette séquence finale, proprement phénoménale dans la tension qu’elle installe, en développant notamment un travail sur l’obscurité et la lumière déjà entamé plus tôt dans le film, laisse le spectateur fusillé sur son siège.

Si l’on préfère laisser la conclusion de ce segment vierge pour ceux qui auraient encore la chance de pouvoir (devoir, devrait-on dire!) le découvrir, le film, qui anticipe tout un pan du cinéma américain des années 70, de Taxi Driver à Parallax View, y confirme son rapport troublé au réel. Si bien sûr s’affirment tout au long de celui-ci de nombreuses correspondances entre le film et la réalité, cela achève d’en faire un film passionnant sur le cinéma et la place qu’il occupe pour toute une génération. Pourtant tourné deux ans avant les événements de Cielo Drive, La Cible peut alors se voir comme un émouvant ancêtre de Once Upon a Time… in Hollywood. Ici, comme dans le film de Tarantino mêlant fiction et faits réels, le cinéma, catalyseur d’un rapport déformé au monde, peut aussi se vivre comme l’ultime salut de celui-ci. Un grand cinéaste nous a quittés, mais ses œuvres continuent d’éclairer nos vies, par-delà les époques, pour l’éternité. T.R.

Parmi les suppléments, se trouvent: le commentaire audio de Peter Bogdanovich en VOSTF, un sujet intitulé La cible: une introduction de Peter Bogdanovich (2003 – 14 mn). Bogda évoque sa rencontre avec Roger Corman, la genèse du film La Cible, et comment le tristement célèbre Charles Whitman lui a inspiré certaines scènes clés. Un autre sujet baptisé Sidération  (27 mn – HD). Un entretien inédit avec Jean-Baptiste Thoret, historien du cinéma et réalisateur. Sortie le 19 septembre 2023

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