« La chute d’un corps » de Michel Polac (1973): rareté troublante disponible en Blu-ray

Tandis qu’elle profite de l’absence de son mari avec un amant, une femme voit tomber sur son balcon le corps d’une voisine. Celui qui habite au-dessus de chez elle la convainc de ne pas appeler la police. Prémisses d’un film très troublant signé Michel Polac, disponible en Blu-ray dans la collection Make My Day (Studio Canal).

Derrière les nombreuses polémiques et anicroches entourant le personnage (de son légendaire émission mouvementée Droit de Réponse à ses écrits autobiographiques des plus douteux), la filmographie de Michel Polac semble, elle, avoir été rayée des listes officielles. Sauf peut-être ce très bizarre La chute d’un corps, redécouvert récemment à L’étrange Festival et exhumé tout fraîchement par la collection Make My Day (Studio Canal). Tout y respire un cinéma à la sauvette, de la caméra au poing à la prise de son directe et fragile, et bien qu’on pourrait le qualifier ouvertement de daté, son sujet pourrait se faufiler avec une facilité déconcertante à nos maux actuels. Comme d’ailleurs beaucoup de joyaux français des saintes années 70…

Paris, 1973. Les premiers HLM ont poussé comme des champignons et un couple moderne comme celui de Marthe et Alain (Marthe Keller et Daniel Ceccaldi) ne crache pas dans la soupe. Elle, toute en fourrure; lui, très occupé. Mais unis, quoi qu’on en dise. Les jours se répètent et se ressemblent dans un bonheur uniforme et rond. Et puis voilà que Monsieur part pour un long voyage d’affaires, laissant Madame momentanément seule. Tellement seule, qu’elle accepte de céder à la drague lourdissime d’un harceleur (incarné par le dessinateur Jean Michel Folon – les messieurs qui volaient sur Antenne 2 et qui donnaient envie d’en finir avec la vie, c’était lui). La même nuit, un bruit lourd se fait entendre sur la terrasse (pas bête, vous avez bien lu le titre du film…). Et, en effet, la mystérieuse voisine du dessus se trouve parfaitement étendue, jambe en miette, sur le sol de son balcon. La jeune femme, hébétée, n’a même pas le temps d’appeler la police que le prétendu compagnon de la victime l’en empêche. Ce barbu si sérieux, si intimidant, qu’elle croise sans cesse dans l’ascenseur. Prise dans l’étau de son adultère, Marthe n’en parle à personne et tente d’en savoir plus sur l’homme mystère du dessus: quand elle le démasque, sans qu’on sache réellement comment, il l’entraîne alors dans un monde insoupçonné…

Lu ainsi, le sujet tiendrait autant de sir Alfred Hitchcock que de Roman Polanski. Mais, bizarrement, Polac semble assez désintéressé par le thriller que le film aurait pu être. Il préfère balader son spectateur dans une incertitude profonde, contemplant l’abysse qui se creuse dans le corps de cette bourgeoise dont le trop-plein cache manifestement un grand vide. Il fallait bien une silhouette bunuelienne (qu’on aperçoit d’ailleurs en figurant avec Jean Claude Carrière!) comme Fernando Rey pour incarner cette incarnation de l’inconnu, gourou soufflant le chaud et le froid et suivant les préceptes d’une secte dont l’intérêt ne semble ni porté sur l’argent, ni sur quelques tripotages indélicats. La comédienne de théâtre Tania Balachova, en sorcière poudrée à l’heure du thé, engage même le film sur la voie du fantastique, rien que par sa présence. Ou encore l’incroyable Dominique Guezenec, l’heureuse suicidée, réapparaissant en clef de voûte d’une énigme sans cesse relancée.

Fait rarissime dans le cinéma français (là où les affaires Charles Manson et Jim Jones avaient foutu l’alerte rouge aux États-Unis): La chute d’un corps évoque les dérives new age qui émergeaient en pleine ouverture collective des chakras. Polac ira même planter sa caméra lors d’une séance de thérapie zulawskienne qu’on devine bien évidemment non simulée. Et il y a cette héroïne tiraillée entre l’envie de fuir et de comprendre, rongée par la peur de solitude, quitte à tout voir, tout faire, tout accepter. Pour souligner sa fin monstrueusement ambiguë, Polac va jusqu’à bricoler un mouvement de caméra impossible, aussi parano que cosmique. Décidément très surprenant. J.M.

Réalisation: Michel Polac
Avec: Marthe Keller, Daniel Ceccaldi, Fernando Rey…
Scénario et dialogues: Michel Polac
Photographie: Claude Agostini
Musique: Terry Riley
Son: Henri Roux
Montage: Françoise Collin
Production: Albina Productions
Durée: 110 minutes
Date de sortie: 28 septembre 1973 N°43 de la collection Make My Day ! signée Jean-Baptiste Thoret
Boîtier Digipack + fourreau
Contient :
le Blu-ray du film
le DVD du film
Préface de Jean-Baptiste Thoret
Quelques mots de Gaspar Noe qui a présenté le film lors de la dernière édition de L’étrange Festival: «Ce film, quasi invisible depuis des décennies, est certainement l’une des fictions sur les sectes la plus troublante que j’ai jamais vue. Ça commence comme un film d’horreur psychologique très sérieux pour basculer dans une dimension bien plus existentielle et moralement troublante. Je n’ai jamais vu d’autres films de Michel Polac, connu surtout pour être le grand présentateur-agitateur de la télévision française des années 80, mais ce film unique à la forme hypnotisante est l’œuvre d’un grand auteur du septième art à redécouvrir

 

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