[L’ÎLE] Kim Ki-Duk, 2000

Au tout départ, il y a cette affiche (celle de la sortie en 2000, pas celle de la ressortie en 2014) donnant envie d’entrer dans le film qu’elle présente. Ce choix des couleurs bleutées, ces bungalows lacustres perdus dans la brume, ce corps de femme fantomatique se fondant dans le vaste décor naturel comme s’il se diluait dans une étendue d’eau, ce cadre digne d’un purgatoire… Une invitation irrésistible à découvrir L’île et la belle et mystérieuse Hee-Jin qui s’occupe de petits îlots de pêche au sein d’un parc naturel et accueille les touristes égarés. Elle s’occupe aussi de l’hôtel, du transport et de toute la gestion matérielle des clients, et survit des loyers, de la nourriture qu’elle vend et de prostitution occasionnelle. C’est une héroïne de roman de Laura Kasischke (Suspicious river) au pays du matin calme qui s’ennuie à mourir et qui n’attend que vous/nous. Elle mène sa barque, se contente d’observer le monde autour d’elle et se fait passer pour muette pour éviter d’expliquer quoi que ce soit. Puis, un homme qui a tué son épouse, recherché par les flics, trouve refuge chez elle. Alors qu’il essaie à plusieurs reprises de se suicider en se ferrant la gorge aux crochets d’hameçon, il parvient à susciter l’intérêt de Hee-Jin. Et l’Éden de devenir un Enfer fantasmagorique peuplé de sang et de sexe.

Amusant de revoir aujourd’hui ce long métrage culte de Kim Ki-Duk, petit budget soutenu par l’importante société coréenne Myung Films, après le parcours en dents de scie de cet auteur coréen qui a eu son fan club dans les années 2000 (nous en faisions partie). Ce qui frappait lors de sa découverte, c’est que L’île ressemblait à un tableau, que l’on pouvait juste contempler pour son cadre, et ce n’est pas si étonnant: KKD était peintre avant d’être cinéaste (d’où ce sens plastique); c’est d’ailleurs au début des années 90, lorsqu’il vivait dans le sud de la France et qu’il tentait de vivre de ses toiles, qu’il a découvert le cinéma. Ce qui l’a incité à retourner en Corée pour se faire la main et réaliser Crocodile en 1996, histoire d’un jeune homme vivant des corps des suicidés qu’il dépouille dans une rivière et qui sauve un jour une jeune femme de la noyade. Une tonalité que l’on retrouve de façon minimaliste dans L’île, son cinquième long-métrage ayant permis sa découverte en France et dans lequel il cite un autre film avec une île: L’île nue de Kaneto Shindo (1960) qui est un peu un chef-d’œuvre absolu. Par la suite, l’esthète a réalisé une dizaine de films ayant témoigné de son évolution, de l’apaisement (Locataires) à la dépression (Arirang), du chouchou de festival (Printemps, été, automne, hiver… et printemps) à la disgrâce de paria (derniers films intitulés Human, Space, Time and Human et Dissolve toujours inédits, accusation d’agression sexuelle…). Il est décédé en 2020 à 59 ans des suites de complications liées au Covid-19.

Au-delà des références mythologiques et psychanalytiques (le lac représentant le secret et le monde des abysses – les abysses observant les humains), L’île demeure ce ravissant malaise en Corée, carburant à l’énergie primitive. Où tout passe par le regard, les gestes. Où le sadomasochisme physique et cérébral est la seule façon d’exprimer un état d’âme, une pulsion, un trouble intermittent, un besoin vital. Et quand on est jaloux, on tue. Pour faire simple, ça raconte la douce romance SM entre une femme et un homme perdus, coupables et beaux au royaume des limbes. Sorte de huis clos ouvert où les lignes de fuite sont autant de destinations inconnues. Un lieu loin du monde, loin des autres, où les hommes, pas à l’abri de leurs démons, doivent faire la paix avec eux-mêmes. Un lieu dans lequel une nymphe a pour dessein d’emmener les hommes pour les perdre. Loin, très loin, dans le centre du monde, son «origine» même, comme le suggère le plan final. Et c’est franchement à tomber de romantisme, comme le concède son auteur en interview: « La vraie beauté de la vie réside dans son caractère destructeur allié à la passion et à sa nature psychosomatique ». La force des images crues est désamorcée par le grotesque (ah, ces hameçons romantiques) et la thématique aqueuse reviendra avec obstination dans ses films suivants, avec des nuances. Ce que l’on ne savait pas encore au moment de la découverte, c’est à quoi L’île reste son meilleur long métrage. Le plus brut. Le plus fou. Le plus secret. Le plus beau. Et cette (sublime) affiche de continuer à nous faire de l’œil…

25 avril 2001 en salle / 1h 30min / Drame, Thriller
De Kim Ki-duk
Par Kim Ki-duk
Avec Suh Jung, Kim Yoosuk, Park Sung-Hee
Titre original Seom

 

Les articles les plus lus

« Plus forts que le diable » de Graham Guit : violemment has-been

Valentin, un homme paumé et fauché, retrouve son fils...

Le reboot de « Buffy contre les vampires » abandonné par Hulu

Le projet de reboot de Buffy the Vampire Slayer,...
spot_img

À lire absolument

spot_imgspot_img
ga('send', 'pageview');
error: Content is protected !!