Bien qu’intrigués, rien n’avait suscité spécialement notre attente quant à cette seconde adaptation du roman d’Albert Camus, d’une part réputé difficile à transcrire, du fait également que l’ancienne adaptation, souvenez-vous : celle de Visconti en 1967, Karina et Mastroianni en tête, avait été sinon franchement mal reçue, du moins considérée comme mineure dans la filmographie de l’Italien. Quand le film cependant a été diffusé en avant-première mondiale durant l’édition 2025 de la Mostra de Venise, notre intérêt et les échos qui s’ensuivirent se sont élevés de quelques crans.
Une curiosité avivée dès la première séquence du film, parfaite note d’intention. L’introduction enchaîne ainsi les vidéos d’archives façon RTF : souks, petites boutiques, café où se mêlent population locale, femme voilée et bourgeoisie de classe… avant la fixité d’une prison. S’ensuit un plan flou d’où s’extrait de plus en plus nettement un jeune homme hagard tenu par deux flics. Mis à l’arrêt dans une cellule surpeuplée, s’offre un tableau sidérant confrontant Meursault (Benjamin Voisin), tout de blanc, confronté aux prisonniers, tout en pénombres, perspectives bouchées, contrastes marqués, comme deux mondes jamais voués (jusqu’alors) à se rencontrer.
À l’origine du projet, l’intention de départ d’Ozon était de réaliser un triptyque ayant pour sujet un jeune homme contemporain désabusé. Faute de pouvoir le valider, le réalisateur a repensé le projet sur un format plus long… lorsqu’il relut L’Étranger d’Albert Camus, élément décisif (game-changer) puisqu’il y trouva un récit parfaitement taillé à ses obsessions. Derrière la reconstitution fidèle, immersive de l’ex-colonie, les plans fixes déroulent leurs cartes postales programmatiques, au cœur desquelles notre héros et son étrange flegme déambulent. Images entendues, attendues. Sage adaptation, se dit-on, constituant la limite du film et sa cohésion : après tout, notre héros représente l’individu ordinaire, simple rouage évoluant dans un cadre établi. Une idée qu’illustre la mise en scène puisque chacune des poses (faussement ?) introspectives du héros, cigarette au bec, est enclose dans l’espace : miroir, vitres, fenêtres, etc. Univers sous-contrôle, claustration latente.
Puis les séquences défilent, et nous passons de la ville aux terrains rocailleux, l’ensemble enrobé d’une sensation commune : cette chaleur omniprésente. S’y ajoutent les bâtis d’Alger, immaculés de blancheur, prompts à nous éblouir (rehaussée par l’utilisation du noir et blanc). Un ressenti trouvant son climax sous la forme du motif solaire, mire éclatante, surgissant derrière le dos, de même qu’une présence déréglant les sens, soulignant le montage hachuré du meurtre, et plus tard encore, le motif du crime (d’après les dires de l’accusé). Mystère que cette brillance, agissant à la fois comme signature du récit : imprégnant chaque plan, avant de se réduire en puits de lumière à mesure que la narration se fait intime, subtile ; et sujet à réverbérations, mot-clé ici, puisque les thèmes musicaux se déploient en nappes sonores.
Dans cet aveuglant décor, demeure toutefois une suspension, ou plutôt une anesthésie, difficile à nommer. L’extérieur devient prétexte, l’extension d’un regard subjectif. Celui de Meursault, figure autistique surgissant en contre-jour, étranger au monde, et rendant celui-ci étranger. Au sein du triangle moral formé par Raymond, le salaud macho (Pierre Lottin) et Marie, l’ingénue discrète (Rebecca Marder), de même qu’au procès (où les perspectives écrasées mêlent témoins et public), le héros répète les mêmes réponses : « Peut-être », « Je ne sais pas » comme autant de points de suspension. Une indifférence exaspérant tantôt le tribunal, extension de la société et du spectateur, et dérangeant aussi bien les bonnes mœurs (on juge ici moins un crime qu’une attitude) que les règles du jeu social.
C’est à partir de cette étrangeté que L’Étranger devient intéressant, cohérent. Dès lors, ce portrait établi, les enjeux se fracturent en autant d’angles morts, violences ordinaires que personne ne voit sinon le héros : femme violentée, chien qu’on bat… Jusqu’aux irruptions surréalistes : l’écart bien trop large d’un parloir carcéral, une femme reliée par un bandage, ou bien ce cafard semblant naître dans la paume d’une main. Une séquence désertique viendra ponctuer le tout dont l’abstraction s’associe d’épure pour raconter la culpabilité (ou son absence). Si l’on excepte la séquence finale ambivalente, choix rétablissant une justesse humaine, mais qu’avait refusé Camus pour accentuer l’anonymat brutal du récit… le film d’Ozon développe sa puissance lorsqu’il s’érige comme énigme. Celle d’un personnage absurde, réduit aux quatre murs d’un cachot où les éclats s’entremêlent de pénombres, devenant paradoxalement humain à mesure qu’il embrasse sa condition mortifère, absurde par essence.
29 octobre 2025 en salle | 2h 00min | DrameDe François Ozon | Par François Ozon Avec Benjamin Voisin, Rebecca Marder, Pierre Lottin |
29 octobre 2025 en salle | 2h 00min | Drame


