Lorsque, dans les années 60, à rebours du monde entier qui s’était laissé inonder de coca-cola, de blue jeans et de rock’n’roll, Eugene Green a coupé les ponts avec son Amérique natale, il s’est installé à Paris pour adopter la nationalité française. Il a trouvé avec la langue locale une façon de résister à ce qu’il appelle la Barbarie, d’abord à travers le théâtre, puis la littérature et enfin le cinéma. Avec ses films, il a inventé un langage qui lui est propre, et remet en question tellement de conventions qu’il faut un certain temps pour s’y adapter. Sa façon de filmer les personnages face caméra pour capter l’intensité de leur regard est parfois efficace, mais souvent déstabilisante. Sur le fond, ses convictions traditionalistes ne seront pas du goût de tout le monde, mais il les affirme avec un humour espiègle et serein qu’on peut apprécier tout en gardant ses distances. Son dernier film en date, L’arbre de la connaissance, n’échappe pas à la règle.
Les premières images montrent la place Pombal à Lisbonne (l’équivalent de la place de l’Étoile à Paris) avec sa statue d’un premier ministre réputé au temps des Lumières pour avoir fait entrer la capitale portugaise dans la modernité (on verra plus loin comment Green relativise cette notion). S’ensuit une série de vignettes sarcastiques ciblant le tourisme de masse, comme le gros plan sur une enseigne qui annonce des hamburgers portugais « authentiques ». À la périphérie de cette ville menacée d’asphyxie, un jeune citadin, Gaspar, décide de quitter le domicile familial pour trouver sa voie. En chemin, il rencontre un ogre, qui a passé un pacte avec le diable et a le pouvoir de transformer les humains en animaux pour les manger. Chargé de rabattre des touristes plus jeunes et goûteux que les vieillards habituellement récoltés par l’assistant maladroit de l’ogre, Gaspar multiplie les rencontres insolites.
Green les illustre avec une grande économie de moyens et son style unique, à la fois candide et précis. L’intérêt est dans le récit, qui s’affranchit des contraintes d’espace et de temps pour évoquer avec légèreté des thèmes sérieux (la loi naturelle, la morale, le libre arbitre, les rapports entre humanité et animalité), que le spectateur est libre d’interpréter à sa guise. Dans une séquence qui donne son titre au film, une femme-serpent met Gaspar sur la voie en évoquant l’arbre défendu à Adam et Ève, celui de la connaissance du Bien et du Mal. Dans la Genèse, avant ce qu’il est convenu d’appeler la Chute, Adam et Eve ont, entre autres missions, celle de nommer les animaux, comme par délégation du pouvoir divin, si l’on considère que nommer, c’est créer.
Et Gaspar utilise ce pouvoir lorsque, parmi une foule de touristes transformés en animaux par l’ogre, il recueille un chien et une ânesse auxquels il donne un nom. Il tombe amoureux de l’ânesse avant de rompre avec l’ogre et de rencontrer une autre personne étrange qui ressemble à une reine du XVIIIᵉ siècle. Celle-ci est obsédée à l’idée d’instruire le procès du marquis de Pombal auquel elle reproche d’être républicain et franc-maçon (donc un ennemi de la tradition). C’est un des rares exemples où Green, par la voix de son personnage, est verbalement explicite, au risque de passer pour réactionnaire. Mais dans un élan de charité chrétienne, la reine pardonne à Pombal, et offre à Gaspar une bague magique qui lui permet de rendre leur humanité aux animaux.
L’amour finit donc par triompher dans cette fable surréaliste qui oppose sans le nommer le capitalisme et ses dérivés (matérialisme, individualisme, rapacité…) à une forme de richesse alternative qui passe par l’ascèse, la connaissance de soi et l’élévation spirituelle. Amen.
19 novembre 2025 en salle | 1h 40min | Drame, FantastiqueDe Eugène Green | Par Eugène Green Avec Rui Pedro Silva, Ana Moreira, Diogo Doria Titre original A Árvore do Conhecimento |
19 novembre 2025 en salle | 1h 40min | Drame, Fantastique


