Contrairement à ce que son titre suggère, L’agent secret n’est pas un film d’espionnage, mais plutôt un thriller politique dont Kleber Mendonça Filho manipule magistralement les conventions pour établir toutes sortes de liens : entre le passé et le présent, entre les histoires individuelles et l’Histoire collective, entre le rêve, le cauchemar et la réalité, sans oublier le cinéma et la vie. L’action se situe pendant la dictature militaire en 1977, « une époque de grande malice » qui aurait pu sembler révolue si la récente présidence de Bolsonaro n’avait fait ressurgir des vieux réflexes moisis. Comme à son habitude, l’auteur est resté dans sa ville natale de Recife, capitale du Pernambouc, au nord-est du Brésil.
C’est là que se dirige Marcelo (Walter Moura), pour retrouver son jeune fils en attendant d’être exfiltré par une organisation d’entraide aux semi-clandestins comme lui. Marcelo n’a rien à se reprocher, il a seulement eu le malheur de s’opposer par le passé à un actuel membre du gouvernement. Les détails de l’histoire se mettront en place progressivement, à un rythme et selon un ordre en apparence chaotique, mais savamment orchestré. La première séquence, qui introduit le personnage principal dans une station-service en compagnie d’un macchabée et de deux flics ripous, installe un climat de menace latente. Une fois en ville, Marcelo est sans cesse sur ses gardes : la police omniprésente profite du carnaval pour organiser des exécutions qui passeront inaperçues dans le décompte final des victimes.
La tension est compensée par des moments de répit et de réconfort que Marcelo trouve auprès de la communauté d’entraide. Si le film est porteur d’un message optimiste, c’est celui qui montre la résistance spontanée résultant d’un climat pourri. C’est aussi l’occasion de décrire une galerie de personnages attachants et pittoresques comme la taulière Dona Sebastiana (Tania Maria), une retraitée alerte et volubile ; Hans, un tailleur allemand exaspéré par l’insistance malsaine de certains locaux à vouloir lui faire évoquer ses souvenirs de la Seconde Guerre mondiale (Udo Kier, dans son dernier rôle) ; ou Alexandre (Carlo Francisco), le beau-père de Marcelo qui a recueilli son fils pendant qu’il était en cavale. Incidemment, Alexandre est projectionniste dans un cinéma du centre de Recife, qu’on reconnaîtra pour l’avoir vu dans le documentaire Portraits fantômes. Cette familiarité nous rend la ville et ses habitants encore plus proches, l’époque étant reconstituée fidèlement à travers les costumes, les véhicules, et jusqu’aux cabines téléphoniques. Avec un mélange d’affection, d’humour et d’espièglerie, il pousse le réalisme jusqu’à suggérer que le climat stimule la libido, ce qui donne lieu à de multiples ébats, souvent publics.
Autre personnage important du film, le cinéma est d’abord un lieu qui définit une époque, autant par les films qui y sont projetés (Le magnifique avec Belmondo, intitulé L’agent secret, ou encore La malédiction), que pour les réactions collectives qu’ils suscitent, dans la salle comme en dehors. Mais, le cinéma est aussi un lieu de rendez-vous pour les dissidents. Quant aux films, ils véhiculent du sens, comme Les dents de la mer que le jeune Fernando rêve de voir, mais que son grand-père lui déconseille parce que « ça lui donnerait des cauchemars ». Dans un registre plus surréaliste, le même film est implicitement associé à la dissection d’un requin qui révèle une jambe humaine. Laquelle réapparaîtra dans l’épisode de la « jambe poilue », qui fait référence au stratagème utilisé par la presse pour contourner la censure pendant la dictature. Comme il était interdit de parler des exactions policières, les journaux invoquaient ironiquement la légende urbaine de la « jambe poilue » pour relater l’agression d’homosexuels dans un parc, alors que tout le monde comprenait que la police avait fait le coup.
Finalement, Marcelo avait raison de se méfier : il apprend que son ennemi a mis un contrat sur sa tête et que deux tueurs fraîchement débarqués sont à sa recherche. Le suspense grandit, tandis que le récit, toujours fragmenté, rajoute des pièces au puzzle. Des flashbacks précisent comment Marcelo s’est fait un ennemi du politicien. Pour des raisons politiques autant que crapuleuses, le malfrat lui avait coupé les crédits afin de récupérer le fruit de ses travaux universitaires et les exploiter à titre privé. À l’inverse, des flashes forward nous projettent aujourd’hui au cœur de ce qui se révélera une enquête sur l’histoire de Marcelo.
Ces passerelles temporelles préparent le terrain à un épilogue magnifique et ambigu où Fernando adulte (joué par Wagner Moura) travaille comme médecin dans un ancien cinéma reconverti en centre de transfusion sanguine. C’est là qu’il apprend la véritable histoire de son père, dont il ne gardait qu’un souvenir flou. Par contre, il se souvient très bien qu’après avoir enfin vu Les dents de la mer, ses cauchemars ont cessé.
17 décembre 2025 en salle | 2h 40min | Drame, PolicierDe Kleber Mendonça Filho | Par Kleber Mendonça Filho Avec Wagner Moura, Gabriel Leone, Maria Fernanda Cândido Titre original O Agente Secreto |
17 décembre 2025 en salle | 2h 40min | Drame, Policier


