« Kuroneko » et « Onibaba » : double dose de Kaneto Shindo chez Potemkine

Auteur de plus d’une cinquantaine de films, Kaneto Shindo reste un cinéaste plutôt confidentiel en occident. En dehors d’Onibaba, Shindo a connu ses plus grands succès internationaux avec Les Enfants d’Hiroshima (en compétition au Festival de Cannes 1953) et surtout l’Île nue, qu’il a réalisé au bord de la banqueroute (il auto-produisait ses films), sans dialogue et sans acteurs professionnels, si ce n’est le couple du film, et qui est notamment le film préféré de Jean-Pierre Mocky. Dans les années 1960, il n’a encore jamais abordé le cinéma de genre, ni même le film historique. Également scénariste à la Shochiku, on lui doit toutefois l’écriture de deux des plus fameux films de fantômes de l’histoire du cinéma japonais: l’adaptation en deux parties de Yotsuya Kaidan par Keisuke Kinoshita. Une adaptation cependant singulière de ce fameux conte japonais, puisque les apparitions du fantôme Oiwa étaient le fruit de la psyché tourmentée du mari coupable.

Cet ancrage plus réaliste et psychologique nourrit Onibaba, qui n’est pas à proprement parler un kaidan eiga, puisqu’il n’y a aucun fantôme dans le film. Le surnaturel nait de la mise en scène de Kaneto Shindo et du sublime noir et blanc expressionniste de son chef opérateur Kiyomi Kuroda (par ailleurs directeur de la photo sur Kuroneko). Le film est tourné dans un décor unique et surréaliste, un champ de roseau où, en pleine période de guerre, des paysans vivent comme des miséreux. Ils sont réduits au pillage et au meurtre pour survivre en troquant leur butin contre quelques sacs de millet. Parmi ces scélérats, une femme et sa bru s’avilissent et s’ennuient dans l’attente vaine du retour du fils et amant parti combattre. C’est finalement Hashi, un ami du fils, qui fait seul son retour, puis tente de séduire la jeune veuve malgré la désapprobation de la mère.

Réalisé en 1964, en pleine Nouvelle Vague japonaise, Onibaba est un film sulfureux, qui montre des êtres réduits aux pulsions les plus primaires: sexe, meurtre et vengeance. Un film historique d’une grande noirceur qui subjugue par sa modernité de ton et de mise en scène. Au fil de l’intrigue, Onibaba sombre dans l’horreur et l’effroi, caractérisé par le masque de démon que porte la femme pour effrayer sa bru afin de l’empêcher de céder à ses pulsions sexuelles avec Hashi. Un masque qui aurait inspiré à William Friedkin les apparitions du démon Pazuzu dans son Exorciste. La scène où Nobuko Otawa ôte son masque et révèle un visage décharné, égale en terreur celle d’Édith Scob dans Les Yeux sans visage, sorti quatre ans plus tôt.

Kuroneko est de son côté un pur film fantastique. Il s’inspire du folklore japonais autour des chats fantômes ou métamorphosés, qui avait notamment donné Le Manoir du chat fantôme de Nobuo Nakagawa en 1958. Un film de monstres et de maisons hantés, semblables à ceux que la Hammer produisait à la même époque. La version de Kaneto Shindo, réalisée 10 ans plus tard, s’éloigne de ce cadre gothique à la japonaise pour viser une forme plus abstraite, piochant à la fois dans le théâtre nô et dans la modernité de son époque représentée par Ingmar Bergman ou Roman Polanski. Par là même, il inscrit le film dans une tradition du film de vampire plus proche de l’horreur atmosphérique du Nosferatu de Murnau que des Dracula baroques avec Bela Lugosi et Christopher Lee.

Le film s’ouvre sur une séquence glaçante, sans dialogue, où des samouraïs pillent une maison de campagne, puis violent et tuent ses deux habitantes. Deux chats noirs viennent alors sur le lieu du crime et lèchent les corps des victimes. Après une ellipse, on retrouve la bru, de nuit, en train de charmer un samouraï à cheval. Elle l’emmène dans la forêt, puis dans la demeure étonnamment luxueuse de sa belle-mère. Le piège se referme sur le guerrier après qu’il a été nourri et rendu ivre. Les fantômes mi-chat mi-femme se jettent sur le samouraï et lui sucent le sang.

Une introduction d’une grande beauté, presque sans dialogue et sans aucune contextualisation, au noir et blanc encore plus expressionniste et théâtral que dans Onibaba. La suite du film introduit un troisième personnage principal, le fils et mari parti à la guerre trois ans plus tôt, et qui, à son retour, est fait samouraï. Kuroneko prend alors une trajectoire tragique inattendue. De film d’épouvante, il passe au mélodrame fantastique, sur fond d’histoire d’amour et érotique impossible entre un samouraï et le fantôme de sa dulcinée, puis se clôture sur un final aussi étrange que cruel.

Bonus Kuroneko:
« La Malédiction des femmes-chat », une analyse de Stéphane du Mesnildot, spécialiste du cinéma japonais (2023, 6’42”)
Portrait de Nobuko Otowa par Pascal-Alex Vincent, cinéaste et spécialiste du cinéma japonais (2023, 18’13”)
Bande-annonce Onibaba/Kuroneko (1’35”, VOST)Bonus Onibaba:
« Le Masque de la démone », une analyse de Stéphane du Mesnildot, spécialiste du cinéma japonais (2023, 5’40”)
Portrait de Kaneto Shindo par Clément Rauger, critique et programmateur (2023, 36’05”)
Bande-annonce Onibaba/Kuroneko (1’35”, VOST)

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