« Kontinental ’25 » de Radu Jude : PTA d’accord, OK, mais pas une raison pour oublier notre Radu et sa merveille de culpabilité en boucle

Non, il n’y a pas que Paul Thomas Anderson au cinéma cette semaine, il y a aussi Radu Jude qui n’est pas seulement un cinéaste, c’est également un chirurgien du réel qui découpe nos hypocrisies à la scie sauteuse et dont le nouveau film sort en salles au même moment. Après avoir éventré la pornographie morale de l’Europe moderne (Bad Luck Banging or Loony Porn), mordu la chair encore tiède du nationalisme (I Do Not Care If We Go Down in History as Barbarians) et radiographié la continuité entre la matraque soviétique et le fouet libéral (Uppercase Print), le Roumain revient avec Kontinental ’25. Pas de fresque mondiale cette fois, mais une tragédie intime qui dit pourtant tout de notre époque : comment l’âme libérale, compatissante, mais veule, fabrique chaque jour le terreau des autoritarismes.

Tout commence avec Ion, vagabond fatigué, silhouette de spectre traînant sa carcasse dans les rues de Cluj. Il ramasse des canettes, mendie quelques lei et traverse un parc où d’immondes dinosaures animatroniques hurlent dans le vide : carnaval mécanique du capitalisme qui rugit tandis que l’homme, lui, ramasse les déchets du monde. Ion vit dans une chaufferie promise à la démolition. Orsolya, huissière immigrée, débarque casquée de gendarmes pour l’expulser. Elle retarde, donne du temps, se donne l’illussion d’être humaine. Une heure plus tard, Ion s’est pendu au radiateur. Fin de l’homme, début du drame moral.

Le film n’est pas l’histoire de Ion, mais celle du cadavre qu’il laisse dans la conscience d’Orsolya. Elle annule ses vacances, consulte un ami, une mère, un prêtre, autant de miroirs complaisants où exhiber sa douleur comme un trophée. « Je sais que ça paraît étrange, pendu à un radiateur », répète-t-elle, comme une actrice coincée dans un mauvais monologue. La culpabilité devient spectacle, ritournelle verbale où chaque aveu se clôt par une décharge d’innocence : « Je suis responsable, mais légalement non. » Elle est la bonne élève de l’ère actuelle, sensible, chrétienne, antifasciste de salon, persuadée que son petit remords l’absout. Jude déshabille cette mascarade et montre le cœur du problème, quand notre identité vacille, nous préférons repeindre les fissures plutôt que de les affronter.
Le clou de ce cirque moral vient avec le prêtre. Orsolya cherche le salut et reçoit en retour des versets bibliques débités comme des punchlines de talk-show : rapides, creux, interchangeables. La religion ici n’apaise rien, elle sert de mastic idéologique comme ces enduits qu’on passe sur les murs humides avant que tout s’effondre. C’est du Ben Shapiro en soutane : plus ça parle, moins ça répond.

Mais Kontinental ’25 n’est pas qu’un scalpel idéologique. C’est aussi un plaisir d’œil malade. La caméra de Marius Panduru filme Cluj comme une arène : architecture classique figée contre les couleurs criardes du capitalisme, contraste violent entre les fantômes d’un empire passé et les néons de la spéculation immobilière. Ici, le simple fait d’occuper l’espace devient un luxe. Le droit de cité, comme l’aurait dit Lefebvre, remplacé par le droit du propriétaire. Dans ce jeu cruel, Jude reste au sommet de son art. Il croise la dissection sociale d’un Godard 68 avec la rage ironique d’un pamphlet punk. Mais là où ses films récents se déployaient comme des fresques conceptuelles, Kontinental ’25 resserre la focale : un visage, un drame, une hypocrisie. Plus accessible, plus lisible, mais pas moins corrosif.

Au fond, Jude filme la complaisance comme une épidémie. Orsolya n’est pas un monstre, elle est nous tous, nous qui dormons tranquilles en nous convainquant d’avoir « fait ce qu’on pouvait ». Son histoire n’est qu’un écho amplifié de notre incapacité à briser la machine. Le suicide de Ion devient le miroir qu’elle repeint en boucle et que Jude nous force à regarder sans détourner les yeux. Alors, chef-d’œuvre ? Peut-être. Succès populaire ? Probablement pas. Car Kontinental ’25 est un film qui gratte là où ça suppure, qui met en pièces le vernis de notre vertu et nous renvoie en pleine face le cadavre que nous cachons tous, en silence, dans nos caves bien chauffées.

24 septembre 2025 en salle | 1h 49min | Drame
De Radu Jude | Par Radu Jude
Avec Eszter Tompa, Gabriel Spahiu, Adonis Tanța

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