Kinatay : Interview Brillante Mendoza

Après Serbis, dont l’action se déroulait dans un cinéma labyrinthique abritant une famille démunie et des hommes solitaires en quête d’étreintes furtives, le réalisateur Brillante Mendoza propose avec Kinatay (prix de la mise en scène au dernier festival de Cannes), une nouvelle expérience de cinéma-vérité sensoriel. Résultat : un électrochoc qui démarre dans le blanc immaculé pour finir dans le snuff hardcore. Vous êtes prévenus.

Malgré des thématiques (la famille, le sexe) et des méthodes communes (le cinéma-vérité, l’approche documentaire de la fiction, le regard ethnographique sur un monde invisible), tous vos films fréquentent des genres diamétralement opposés. Est-ce par souci de radicalité ?
C’est un choix purement instinctif. Disons que je choisis mes sujets en fonction de mes envies du moment. Je n’apprécie pas l’idée de faire du cinéma en sachant à l’avance quel sera mon parcours et quel sujet sera traité dans mon film suivant. Ce que je veux avant tout, c’est expérimenter de nouvelles formes d’expression narrative et visuelle pour raconter des histoires et organiser des images marquantes. J’ai une phobie maladive de me répéter, de paraître redondant.

Avez-vous choisi l’actrice Maria Isabel Lopez pour son rôle dans Silip (Elwood Perez, 1985), où elle était déjà massacrée ?
J’aime beaucoup Silip. Il est hélas méconnu aux Philippines mais, dans le reste du monde, c’est devenu un film culte pour sa violence et son érotisme extrêmes. Je me souviens de l’avoir vu il y a quelques années – je ne saurai dire la date exacte – et il m’a beaucoup impressionné. Maria Isabel est surtout connue pour avoir été Miss Philippines dans les années 80, juste avant de tourner Silip où elle cassait son image glamour dans des scènes vraiment insoutenables. Ce qui me plaisait beaucoup à l’époque. Pour être totalement franc, c’était mon second choix d’actrice pour jouer Madonna. Quand je suis venu lui proposer le rôle, elle a d’abord refusé parce qu’elle avait peur de réitérer l’expérience de Silip plus de vingt ans après. J’ai finalement réussi à la convaincre.

Comment avez-vous travaillé la bande-son ?
Dès le début, je savais que la bande-son et la musique auraient un rôle-clé dans Kinatay. J’ai demandé à mon directeur musical de choisir des sons inquiétants et non pas une mélodie. Au cinéma, j’aime les musiques qui ne s’écoutent pas mais qui se ressentent, qui appartiennent totalement au film. Je voulais que la bande-son exprime les sentiments du personnage principal, comme si on était dans sa tête et qu’on éprouvait sa panique, sa nervosité, tous les états dans lesquels il était. Avant le tournage, j’ai fait le trajet qu’il effectue en camionnette pour épouser son anxiété, entendre ce qu’il aurait entendu, voir ce qu’il aurait vu. En plus du son, le jeu sur la lumière était essentiel. On devait tourner de nuit pour que ça paraisse le plus réaliste possible et créer de la lumière provenant de l’extérieur. Pendant tout le tournage de la séquence dans la camionnette, une partie de l’équipe était sur le toit afin d’éclairer le visage de Peping.

Peut-on dire que Kinatay est une vue en coupe des Philippines ?
Bien sûr. Au-delà de son intrigue, Kinatay traduit le bouillonnement de Manille et de la société philippine. Cette ville est dépeinte comme un personnage à lui seul. La journée, elle ressemble à n’importe quelle ville au monde. La nuit, elle révèle sa schizophrénie, se mue en cadavre déshumanisé en métamorphosant ceux qui y vivent et peut se révéler aussi séduisante que dangereuse. Le personnage principal qui subit cette transformation est une allégorie de cette société qui révèle sa vraie nature une fois la nuit tombée.

Quelle est la différence entre Kinatay et un film d’horreur ?
Je conçois que l’on perçoive Kinatay comme un film d’horreur, mais il est plus axé sur la violence psychologique que graphique. Dans un film d’horreur, vous savez que le but du cinéaste, c’est de vous faire peur avec une multitude d’effets et de créer une excitation purement voluptueuse. Quand on manie ces deux émotions, on est dans le domaine du divertissement. Vous savez que vous avez payé votre place de cinéma pour assister à un spectacle et, en sortant de la salle, vous aurez bien frissonné sur le moment mais vous aurez tout oublié le lendemain. Kinatay tient plus d’une expérience inconfortable qui ne s’adresse pas aux amateurs de films d’horreur. Je construis avant tout mes films comme des rêves ou des cauchemars éveillés, basés sur le ressenti, l’émotion. C’est pour ça que je ne rangerais pas Kinatay dans une simple catégorie (le documentaire ou le film d’horreur); c’est plus complexe.

Vous vous êtes inspirés de la réalité ?
Il y a deux ans, j’effectuais des recherches sur mon précédent film, Slingshot, et j’ai interviewé un jeune étudiant en criminologie, comme Peping, le personnage principal de Kinatay. Dans un premier temps, il m’a donné une somme considérable d’informations sur la corruption et la manière dont les gangs s’organisaient. Mais ce que je voyais, lorsqu’il me parlait, c’était l’horreur du vécu dans ses yeux. Je n’avais jamais vu ça auparavant. Dans ces gangs, les femmes qui sont séquestrées doivent être violées avant d’être tuées. Ces brutes ne les considèrent pas comme des êtres humains mais comme des objets pour les rabaisser et les humilier. Dans Kinatay, il y a un viol oral (les insultes, les menaces, l’avilissement), un viol sexuel et enfin une mise à mort. Il n’est plus question d’humanité lorsqu’on atteint un tel degré d’abjection.

Comment expliquez-vous que certains pensent que la scène dans la camionnette dure une heure alors qu’elle ne dure que 20 minutes à peine ?
Peut-être parce que cette scène joue sur la claustrophobie. On endure la moindre minute, qui paraît la plus longue de toute sa vie. Si vous prenez plaisir à regarder un film, vous n’avez pas envie qu’il se termine. Le sentiment d’être à l’intérieur du véhicule, d’assister en direct à un événement abject, donne l’illusion que le temps se dilue. En voyant Kinatay, le spectateur n’a qu’une seule envie : que le calvaire se termine !

La scène du taxi, située vers la fin, qui dure environ deux minutes, est peut-être moralement encore plus choquante que le reste du film. 
Je suis content que vous disiez ça parce que c’est totalement vrai. Tout le monde me parle de la scène de la camionnette, mais je voulais que le spectateur retienne celle avec le taxi comme la plus mémorable parce qu’elle rappelle que la signification du titre (« Kinatay », qui signifie « massacre ») tient pour le héros. C’est lui qu’on a torturé, c’est son innocence qu’on a déchiqueté en morceaux. Il ne sera plus jamais le même. Vivre avec ça, c’est sa tragédie. Ce passage avec le taxi ne figurait pas dans le scénario d’origine, écrit par Armando Lao. A la fin, le personnage principal retrouvait sa famille comme si rien ne s’était passé pendant la nuit et se réveillait au petit matin après un cauchemar avant d’exploser de rire. Ça devait se terminer comme ça… J’ai alors dit au scénariste que je trouvais cette fin totalement artificielle, loin de mes intentions de départ : être le plus réaliste possible. On a tout changé.

Qu’attendez-vous du spectateur – surtout aux Philippines – en révélant de manière lucide les mécanismes de la corruption ?
Ce n’est pas évident de voir un film comme Kinatay parce que je sais exactement ce que je veux filmer et que ça réclame beaucoup de la part du spectateur. Je veux que l’on sorte du cinéma en étant dérangé. J’apprends toujours en voyant les réactions que certains de mes films peuvent provoquer. Le principal, c’est que je garde l’envie de faire du cinéma. J’ai tellement d’histoires à raconter et j’ai la chance d’avoir des producteurs qui me suivent en me laissant la possibilité de tout traiter. En Philippine, mes films ne sont pas considérés car le cinéma là-bas doit être synonyme de dépaysement ou de divertissement. Une minorité peut comprendre ce que j’essaye de dire, mais cela n’a aucun impact. En même temps, je ne cherche pas à faire l’unanimité, ni même à séduire. Si j’arrive à scotcher une ou deux personnes parmi une centaine de spectateurs présents dans une salle, alors je serai heureux.

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