Kikiveut de la Nunsploitation?

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On soupire, au vu des événements actuels, de voir la Benedetta de Paul Verhoeven s’éloigner encore un peu plus de nos pupilles. Mais on peut aussi égrener tranquillement son chapelet en visionnant les indispensables de la nunsploitation, qu’ils viennent de l’exploitation la plus décadente à ses dérives plus «mainstream». Méchantes, possédées, sadiques, gourmandes: sainte-mère du chaos, ne nous délivrez pas du mal!

Les diables (Ken Russell, 1971)
Pas l’inventeur de la nunsploitation, mais presque: on peut revoir les grands classiques fondateurs du genre, comme Le narcisse noir, La religieuse ou Mère Jeanne des anges (abordant lui aussi l’affaire des diables de Loudun). Ken Russell a amené la démesure et l’outrance dans un genre jusqu’ici doux et vénéneux: dans Les diables, il voit l’histoire de France comme un tableau enflammé. Alors que la peste noire décime la moitié de la population, ça se bouscule au couvent des Ursulines: brûlée par la passion et la folie, Soeur Jeanne (Vanessa Redgrave, au-delà de tout) fantasme sur l’abbé Grandier (Oliver Reed, taureau sexy et ébouriffé, bientôt Jeanne d’Arc au masculin), coureur de jupons qui emmerde bien les autorités. Possession générale dans le bénitier: on accuse l’homme, gênant bien sûr, ce qui va ravir ces détracteurs. Louis XIII s’éclate dans des mises en scène queers et shoote des protestants dans son jardin, des nonnettes branlent des bougies ou font des rêves mouillées sur le Christ, on crame, on crie, on torture, on convulse. Presque 50 ans que ce pandémonium provoque encore des nuits blanches aux pontes de la Warner, toujours pas décidés à distribuer le film dans sa version la plus complète. Preuve aussi que Ken Russell avait définitivement touché là où ça faisait mal.

Le couvent de la bête sacrée (Norifumi Suzuki, 1974)
Sommet du genre et de son auteur, un Norifumi Suzuki amateur de belles images qui font mal et qui font du bien (revoir Sex & Fury ou l’impossible Star of David). On ne peut qu’être sidéré face à ce torrent d’inventions perverses, qui a su se saisir des possibilités over the top de la nunsploitation pour se vautrer dans un maniérisme baroque du meilleur acabit (et qui a inspiré un peu beaucoup un certain Argento pour son Suspiria): combat au fouet, tripotages saphiques dans des parterres de fleurs, flagellation à la rose (quelle scène!)… jusqu’à renverser la vapeur dans un final aux confins du fantastique. Sorti de l’oubli à L’étrange Festival puis sous la houlette de Jean Pierre Dionnet, le film fit le ménage par le vide en terme qualitatif dans le genre: la Nikkatsu, en pleine ère du roman-porno, tentera à son tour de reprendre la formule avec une poignée de titres fort décevants (Sins of Sister Lucia, Nun Story: Frustration in Black, Wet & Rope, Cloistered Nun: Runa’s confession, Nun in Rope Hell) qui n’ont hélas retenu que la lubricité de son modèle.

Flavia l’hérétique (Gianfranco Mingozzi, 1974)
Peut-être le meilleur nunsploitation italien. Peut-être. Sans doute. Assurément. Florinda Balkan (son meilleur rôle?) y incarne Flavia, poussée toute jeune sous le toit de Dieu dans l’espoir de faire taire ses désirs pour de beaux guerriers barbus. Les années passent, et alors que ses comparses sombrent dans la folie, la jeune femme rêve d’amour et de liberté. Et de renverser les hommes aussi (dans les deux sens du terme). Telle une Jeanne d’Arc mais sans les voix, elle fera battre son coeur sous une armure qui la mènera sur les champs de bataille. Son réalisateur Gianfranco Mingozzi, d’habitude plus tourné vers le documentaire, avait tout compris: réunir un grand film d’émancipation féminine (où l’on croise aussi Marisa Paredes, incroyable, et Anthony Highins, dont la caméra est manifestement amoureuse) doté d’une belle émotion (sublime score de Piovani!) et les excès du cinéma d’exploitation (décapitations, tortures et quelques délires visuelles à la Ken Russell). Un must.

Satanico Pandemonium (Gilberto Martínez Solares, 1975)
Aussi appelé La sexorcista (ça aurait fait un super tube de l’été non ?), ce qui en dit long sur le contenu ravagé et ravageur de ce très joli morceau de nunsploitation bis. Rendue folle par les allers et venues du malin, Soeur Maria (of course…) met le couvent sens dessus dessous. Tout, vous aurez tout: attouchements lubriques entre soeurettes, orgie sur table, scarification divine, pincée de gore et zeste de pédophilie. Les couleurs pétantes donnent l’impression de voir un Narcisse Noir qui aurait flirté avec les bandes dessinées Elvirance. Miam.

Nuns That Bite (Yuji Makiguji, 1976)
L’autre grande tentative de nunsploitation de la Toei, qui n’aura malheureusement pas connu de réhabilitation comme son prédécesseur Le couvent de la bête sacrée (ce n’est jamais trop tard, hein…). Payant cher son envie de liberté, une prostituée esseulée et perdue trouve refuge dans un couvent où les sœurs sont toutes liées par une formidable haine misandre, les conduisant au meurtre et au cannibalisme! Toujours inédit chez nous, un petit joyaux de cinéma bis à la nippone, qui trouvera son point d’orgue dans un final incendiaire dément.

Alucarda (Juan Lopez Monctezuma, 1977)
Producteur attitré de Jodorowsky sur ses premiers films, Monctezuma a quelque peu ramé dans le cinéma de genre avant d’atteindre la folie furieuse de son Alucarda. Un couple d’adolescentes claquemurées dans un couvent réveille une force maléfique, qui va bientôt transformer l’édifice en véritable cercle des enfers. Très inspiré visuellement, Monctezuma s’invente un monde aux contours indéfinis et aux détails obsédants (mur entier de crucifix, nonnes emmaillotées comme des momies, cercueil rempli de sang…), et pousse tous les curseurs à fond, entre messe noire orgiaque, scènes de flagellation apocalyptique, démembrement de bonne sœur zombifiée… Une hallucination absolue.

Intérieur d’un couvent (Walerian Borowczyk, 1978)
Il est certain qu’après l’imparable Contes Immoraux, Borowczyk a eu de grande peine à retrouver son feu sacré, même si on aime bien son très bizarre Dr Jekyll et les femmes. Sa tentative de nunsploitation, tournée alors en Italie, vaut également largement le détour. Son regard sur les corps blanc et désireux, son allégresse communicative, son sens du tragi-comique: Borow respecte le cahier des charges du genre, mais on devine qu’il n’a pas eu besoin d’être au parfum pour y déployer son imaginaire érotique, faisant rencontrer au passage ses deux muses, Marina Pierro et Ligia Branice. On est du coup assez triste que ce petit épisode au pays des cornettes n’ait pas été ressuscité avec la ressortie récente de sa filmographie.

Agnès de Dieu (Norman Jewison, 1986)
Le glas de l’exploitation a sonné, la nunsploitation respectable arrive. En est-elle désintéressante pour autant? Diable, non! C’est le cas de ce très académique – du moins en surface – Agnes of God, film à Oscars de son époque totalement oublié. Dépêchée dans un couvent où l’on vient de trouver le corps d’un enfant mort-né, une psychiatre se retrouve face à face avec une jeune sœur illuminée, qui pourrait être l’immaculée conception… ou pas. Jane Fonda, Meg Tilly, Anne Bancroft: la sceptique, l’éthérée, la blasée. Toutes miraculeuses pour une œuvre captivante bien aidée par ses origines théâtrales (les échanges sont poignants et gorgés de cicatrices encore fraîches), cultivant son mystère jusqu’à la dernière image plutôt que de tomber dans la bondieuserie pressée de faire la quête dans les rangs. Et la musique de Delerue, par dessus le marché, fait flotter tout ça…À redécouvrir très sérieusement.

Bonus: Mémoire d’un sourire (Franco Zeffirelli, 1993)
On a tout à fait le droit de trouver le cinéma de Zeffirelli ronflant, tout comme on a le droit de lui trouver un certain charme. Réalisé peu après son Hamlet, Mémoire d’un Sourire (aka Storia di una capinera) sort enfin de son obsession shakesperienne. Un beau morceau de mélancolie comme on aime où, dans une Europe rongée par le choléra, une jeune fille rejoint les ordres alors qu’elle se consume d’amour. Vous ronflez? Sachez qu’Angela Bettis y tient le premier rôle, nous apprenant, et c’est un twist de belle envergure, qu’elle n’avait pas fait ses premières armes avec l’inoubliable May. Ici encore, elle fait évidemment des merveilles… et on découvre, à ses côtés, une Vanessa Redgrave qui a repris le voile en bonne sœur fofolle. La tragédie dans l’affaire, c’est que ce joli film est devenu aujourd’hui rarissime.

Visions of Ectasy (Nigel Wingrove, 1989)
Banni pendant de longues années du territoire british, il s’agit d’une drôle de récréation d’une vingtaine de minutes réalisée par le fondateur du label Salvations Films, distribuant depuis des années de délicieuses bisseries. Volontiers plus expérimental que les déambulations peu orthodoxes de la nunsploitation 70’s, Visions of Ectasy pose sa caméra sur les extases de Sainte Thérèse d’Avila. Attachée, caressée par une créature rampant dans les ténèbres, puis imaginant une étreinte avec le Christ même… Les mains se baladent et serpentent, les tétons pointent, les bouches se frôlent. Il y a du Jean Rollin, du clip d’Enigma (Principle of Lust et Sadeness bon sang de bois) et du défunt carré rose du dimanche soir: on aime. Dix ans plus tard, Wingrove remettra la main à la pâte pour un Sacred Flesh plus long, mais hélas beaucoup moins convaincant.

The Magdalene Sisters (Peter Mullan, 2002)
Devinez quoi? Les bonnes sœurs les plus méchantes de l’histoire du cinéma (et peut-être même, du monde), elles sont là. Les plus «based on true event» aussi. Triste épopée de ces filles jugées comme pécheresses ayant été balancées pendant de nombreuses années dans le couvent des Madeleines, qui transformait ces gamines mal aimées en esclaves sous la houlette de religieuses revêches et sadiques. Et ces nonnes-là n’ont que faire de l’amour de Dieu: humiliation, haine de soi et du corps, abus sexuels, maltraitances de toutes sortes. La mise en scène est d’une rigueur exceptionnelle (les premières minutes résument le parcours des héroïnes avec un minimalisme bluffant), les actrices parfaites. Aussi respectable soit-il, The Madgalene Sisters est sans doute le nuns-flick le plus cruel et le plus éprouvant jamais vu sur un écran. Peut-être aussi parce qu’il ne raconte que la triste et insupportable vérité, loin du fantasme qu’alimentait la nunsploitation pure et dure.

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