Dérogation exceptionnelle : vous avez totalement le droit de ne pas lire ce qui suit, et vous rendre directement en salle pour vous aussi vous laisser cueillir (prévoir du linge pour ramasser ses larmes). C’était l’un de nos coups de cœur du dernier Festival de Cannes, et, miracle, ça reste l’un de nos coups de cœur après second visionnage parisien. Après Else de Thibault Emin, sorti en mai dernier, voilà un autre exemple de film fou osant de vertigineuses ruptures de ton, en dépit de toutes les prévenances financières qui rendent ce genre de projet pas évident à produire. Film entêtant et carburant à on ne sait quelle drogue de synthèse déformant les jalons balisés du temps, Kika épouse le pas de son personnage principal – qui s’appelle donc Kika – jouée par une actrice absolument démente du nom de Manon Clavel.
Le personnage principal est une assistante sociale always on the run vivant à Bruxelles. Elle est la jeune maman, épanouie, d’une petite Louison. Au prix d’une petite boulette dont elle est coutumière, elle se retrouve enfermée dans la boutique d’un vendeur de vélo joué par Makita Samba. Alors que la romance passionnée semble lancée, un Love Hotel servant de lieu de rencontre à ces deux cœurs adultères (adultérins ?), une bien mauvaise nouvelle vient précipiter la chute : Kika se retrouve endettée jusqu’au cou, et craint en fait de basculer de l’autre côté du bureau, celui des vulnérables et des accidentés de la vie. À moins qu’une autre solution, peu catholique au demeurant et puisée dans les propres errements biographiques de la cinéaste, ne s’offre à elle, rendant très littérale l’idée de « prendre en charge » les assistés.
Et voilà qu’une femme au parcours de vie plutôt rangé se retrouve propulsée au pays des hommes en quête de culottes-pas-lavées et d’humiliations négociées de la plus publique des façons… Ou dans l’alcôve feutrée d’une prof dominatrice prodiguant conseils BDSM en tout genre. Pourtant sacrément dans la mouise (à ce stade, on doit peut-être vous révéler qu’elle est enceinte), Kika aborde toujours les situations ubuesques qui s’offrent à elle avec curiosité, intensité et une certaine disponibilité d’esprit, qui évite au film tout gadin misérabiliste : en lieu et place d’un sermon tête-baissée de Vincent Lindon, le spectateur a droit à une galaxie de personnages excentriques sacrément bien dessinés, inscrivant le film dans une démarche documentaire ayant déjà valu de nombreux prix à sa réalisatrice (Sans Frapper, Sauve qui peut).
Le film raconte aussi par ses ellipses (absence de conflits avec l’ex-compagnon ou l’enfant en bas-âge, vie amicale réduite à portion congrue, béquilles affectives émanant souvent des personnages dont on en attend le moins) une certaine idée buissonnière de l’écriture du scénario, capable de cajoler comme de heurter le spectateur, refusant souvent la transition entre les deux (les amateurs de Pialat en auront pour leur bourse). Idée qui n’a d’ailleurs pas su séduire les guichets de notre CNC national, mais qui nous a bouleversés nous, et c’est là l’essentiel.
| 12 novembre 2025 en salle | 1h 50min | Drame De Alexe Poukine | Par Alexe Poukine, Thomas Van Zuylen Avec Manon Clavel, Ethelle Gonzalez Lardued, Makita Samba |



