Kathryn Bigelow, de « Aux frontières de l’aube » à « Zero Dark Thirty »

De « The Loveless » à « Zero Dark Thirty » en passant par « Aux frontières de l’aube » et « Point Break », retour sur la filmographie de Kathryn Bigelow, cinéaste de l’obsession.

Dans les années 70, Kathryn Bigelow voulait devenir peintre. Pour cela, elle a étudié les beaux arts à la San Francisco Art Industrie. Le déclic pour le cinéma est venu à 27 ans lorsque qu’elle a l’opportunité de réaliser un court-métrage de 17 minutes : « The Set-Up », dans lequel apparaît Gary Busey. Fascinée par ce mode d’expression artistique, elle s’inscrit à l’Université de Columbia, rencontre des gens du métier, dont un certain Monty Montgomery. Ensemble, ils réalisent un long métrage où le but premier consiste à se faire plaisir et à se faire remarquer. Ce sera « The Loveless ».

THE LOVELESS (1983)
A l’origine, ce ne devait être qu’un petit film de bikers au budget minuscule qui dans le meilleur de cas pouvait passer pour un pastiche des productions Roger Corman. A l’écran, la structure narrative évoque celle d’un western, procédant à la même montée paroxystique vers une explosion de violence brute. S’il n’y avait pas eu The Loveless, il n’y aurait certainement pas eu une telle maîtrise, une telle assurance et une telle puissance sur Aux frontières de l’aube, le film que Bigelow réalisera juste après, jusque dans l’originalité du style qui prenait les codes du western pour les diluer dans une atmosphère horrifique. Autrement, en terme de narration, impossible de ne pas penser à L’équipée sauvage (Laszlo Benedek, 53), auquel Bigelow et Montgomery rendent ouvertement hommage – Willem Dafoe n’ayant hélas pas le charisme de Marlon Brando – jusque dans les élements les plus signifiants (les motards aux blousons noirs, les courses sauvages, les bagarres de voyous, l’intrigue sentimentale).

AUX FRONTIERES DE L’AUBE (1987)
Un jeune homme essaye de séduire une fille en l’emmenant faire un tour dans son pick-up et au moment de l’embraser, reçoit une morsure. Plus surprenant, elle disparaît à l’aube. Devenu vampire à son tour, il est sauvé de l’insolation par une bande d’ensanglantés errants. C’est probablement l’une des meilleures interprétations du film de vampires jamais réalisées. L’exercice de style, atmosphérique et délétère avec ses jeux de lumière somptueux, consiste à massacrer l’image des vampires suceurs de sang à la Christopher Lee (pas de crucifix ou d’eau bénite pour contrer les ennemis), en utilisant les codes du road-movie pour amplifier une dimension barbare. Loin des clichés, Kathryn Bigelow s’est intéressée aux thèmes inhérents au mythe: la différence, la solitude, le manque et la quasi-impossibilité d’établir des rapports affectifs durables. Autre audace: le mot «vampire» n’est jamais prononcé durant tout le film. Les vampires sont ainsi assimilés à des marginaux dangereux.

BLUE STEEL (1989)
Megan Turner, jeune policier (Jamie Lee Curtis), se voit suspendue de ses fonctions pour excès d’émotivité. En effet, confrontée à un hold-up à main armée lors de sa première ronde de nuit, elle abat l’agresseur sans remarquer qu’une main anonyme a subtilisé, quelques minutes après le drame, l’arme du malfaiteur. Cependant une rencontre fortuite avec un élégant agent de change permet à Megan de voir à nouveau la vie en rose. Quelques temps plus tard, une série de meurtres est commis à l’aide de balles de Magnum sur lesquelles l’assassin a gravé le nom de la jeune femme. Produit par Oliver Stone, Blue Steel permet à Bigelow de se frotter à un genre (le whodunit) et de confronter un personnage féminin dans un environnement fort et risqué.

POINT BREAK EXTREME LIMITE (1991)
Pour retrouver les braqueurs responsables de 26 attaques de banques, Johnny Utah, jeune inspecteur du FBI inexpérimenté et naïf, s’infiltre dans le milieu des surfeurs de Los Angeles. Kathryn Bigelow remplace in extremis Ridley Scott aux commandes de ce film d’action culte pour des générations entières de cinéphiles, confrontant alors deux stars de l’époque : Keanu Reeves en infiltré et Patrick Swayze en surfeur intrépide. Et confirme sa capacité à filmer les hommes entre eux.

STRANGE DAYS (1996)
Los Angeles 1999. Lenny Nero, flic déchu, mi-dandy, mi-gangster (Ralph Fiennes avec des cheveux longs) s’est reconverti dans le trafic de vidéos très perfectionnées qui permettent de revivre n’importe quelle situation par procuration. Un jour, il découvre une vidéo révélant l’identité des meurtriers d’un leader noir. Kathryn Bigelow sonde l’effervescence du passage à l’an 2000 dans ce film de science-fiction K-Dickien nourri de visions d’un futur à l’imparfait et totalement proleptique (la possibilité pour quiconque de se glisser dans la peau d’un autre) qui, s’il a vieilli, n’en demeure pas sous-estimé et brillamment mis en scène.

LE POIDS DE L’EAU (2002)
A bord d’un voilier, une photographe débarque sur la petite île de Smuttynose, située au large des côtes du New Hampshire, pour enquêter sur un double meurtre vieux d’un siècle. En se plongeant dans les détails de l’affaire, elle revit la tragédie qui a eu lieu par une nuit de 1873 : comment deux jeunes immigrées norvégiennes furent assassinées à coups de hache, tandis qu’une troisième, trouva refuge dans une grotte. L’un des films les plus étranges et périlleux de Kathryn Bigelow – aussi l’un des plus mineurs – adapté d’un roman d’Anita Shreve qui plonge en eaux troubles, mélange deux histoires (l’une forcément plus convaincante que l’autre) et rassemble un casting de stars (Sean Penn, Catherine McCormack, Sarah Polley, Elizabeth Hurley). Déroutant, c’est le mot.

K-19 : LE PIEGE DES PROFONDEURS (2002)
En juin 1961, en pleine Guerre froide, dans les eaux de l’Atlantique nord, Alexei Vostrikov, le capitaine du premier sous-marin nucléaire de l’arsenal soviétique, le K-19, découvre que le système de refroidissement du réacteur principal est défaillant. A son bord, des ogives et un moteur à propulsion atomique menacent d’exploser si la température au cœur du réacteur ne baisse pas rapidement. Kathryn Bigelow a tenté de remettre au goût du jour le film de sous-marin, devenu un genre en soi grâce à quelques réalisateurs chevronnés comme John McTiernan (A la poursuite de l’octobre Rouge, 1990) ou encore Wolfgang Petersen (Das Boot, 1981). Ce film, parfois maladroit mais touchant et intense, est sorti au moment de la tragédie du Koursk, sous-marin à propulsion nucléaire portant cent dix-huit hommes à son bord, endeuillant la Marine russe.

DEMINEURS (2009)
A l’origine de « Démineurs » il y a le récit du journaliste Mark Boal qui a suivi une unité d’élite de démineurs volontaires de l’armée Américaine en Irak, chargés de désamorcer les bombes, les pièges et autres kamikazes dans des quartiers civils ou des théâtres de guerre. A l’écran, Kathryn Bigelow, en tire une bombe à retardement. Une narration sèche et une esthétique documentaire adéquate (quatre caméras super 16mm, caméra à l’épaule tremblante, reprises de point incessantes, décadrages, zooms). Bigelow n’a pas plaisanté non plus avec ses comédiens, obligés de faire des séjours chez les militaires, qui pendant le tournage des scènes les plus tendues, ne savaient même pas d’où ils étaient filmés. La force de Démineurs réside autant dans sa tension insoutenable, générée puis amplifiée par les déminages des bombes pendant près de deux heures que dans un constat tragique et humain que les scènes finales viennent asséner. Pour un résultat qui a coûté moins de 12 millions de dollars, on peut applaudir. D’ailleurs, elle remporte l’Oscar du meilleur film et l’Oscar du meilleur réalisateur en 2010.

ZERO DARK THIRTY (2013)
Kathryn Bigelow retrouve le scénariste Mark Boal pour cette suite logique à Démineurs qui raconte la traque de Ben Laden. De quoi renouer avec ses deux sujets de prédilection (l’addiction et l’obsession) et poser la question du risque, de l’engagement, des conséquences dans une existence. Ce film cathartique, majeur et essentiel pour les Etats-Unis, ne prétend pas reproduire la réalité. Bien au contraire : il mise sur l’immersion du spectateur, notamment dans une dernière demi-heure angoissante, et le laisse libre de choisir l’option qu’il souhaite sur ce qu’il voit, ou croit voir.

Les articles les plus lus

« Plus forts que le diable » de Graham Guit : violemment has-been

Valentin, un homme paumé et fauché, retrouve son fils...

« Silver Pines » : une bande annonce de gameplay pour ce Twin Peaks en jeu vidéo qui fait parler la poudre

Distribué par l’éditeur Team17, bien connu pour son copieux...
spot_img

À lire absolument

spot_imgspot_img
ga('send', 'pageview');
error: Content is protected !!