Film totalement inédit en France, Kamikaze Taxi est une merveille. L’un des plus beaux films des années 90.
PAR JEAN-FRANCOIS MADAMOUR
Masato Harada est le plus occidental des réalisateurs nippons : il a fait ses études en Europe et débuté sa carrière aux États-Unis. Fort de sa rencontre avec Howard Hawks, ce cinéaste a passé toute une filmographie à stigmatiser les dysfonctionnements d’une société japonaise qu’il a toujours regardée de loin, en adoptant le point de vue des marginaux rejetés par le système. A l’époque, il reste l’un des rares à parler du sort incertain des immigrés. Dans Kamikaze Taxi, la forme du road-movie est idéale pour ce genre d’exercice: le héros est un anti-héros. Un yakuza proxénète ayant pour mission de fournir des prostituées à un politicien véreux. En même temps, il est incapable de consolider des relations humaines étant donné les manœuvres qu’il exécute et ne s’attache à personne même si, imperceptiblement, chaque rencontre enrichit l’anti-héros refoulant ses émotions et surtout lui permet de se révéler.
Masato Harada oppose des individus qui n’aspirent qu’à la liberté de penser et d’autres qui ne cherchent qu’à imposer leur autorité et leurs lois draconiennes. La figure du mal est incarnée par un sénateur douteux ayant combattu en tant que chef des kamikazes et se servant de prostituées comme exutoires à ses penchants réacs, sadiques et misogynes. Pour le réalisateur, c’est un véhicule pour montrer que les liens entre les politiciens et la pègre locale sont étroits. Mais, attention, l’intrigue ici ne sert pas qu’à régler des comptes. De manière discrète et subtile, le récit musarde vers des directions déroutantes (c’est à la fois un film de yakuza, un polar, un film politique, une odyssée élégiaque, un drame lyrique, une comédie existentialiste, une critique sociale) avec des fragments érotico-sensuelles éblouissants et des élans surréalistes. Puis on change de sujet, on nous raconte une histoire d’amour impossible avec une prostituée qu’il est contraint de liquider (par amour) et qui va lui attirer les pires ennuis au sein de son clan. Puis on bascule dans une histoire d’amitié improbable avec un taxi d’origine péruvienne (formidable Yakusho Koji) qui justifie le titre du film ainsi que la bande-son composée d’airs traditionnels péruviens à la flûte de pan.
Inédit en France (comme tous les Harada), Kamikaze Taxi jette d’emblée son sujet au visage lors d’une ouverture filmée à la manière d’un reportage télévisé pour aborder la question du racisme subi par les émigrés sud-américains d’origine japonaise. Ce n’est que le prologue. Par la suite, le film évolue, grandit, impressionne. La fluidité narrative et la légèreté du style en facilitent l’éclat. Le mélange indiscernable des genres permet de témoigner un mépris envers les traditions et l’autorité (les chefs de famille, les politiciens conservateurs), de murmurer un amour tragique entre un homme et une femme éperdus l’un de l’autre, et de raconter la plus belle des amitiés viriles. De la dépression à la renaissance, du social au western, d’un simple glissement du tragique au grotesque, chaque scène s’enchaîne comme une évidence, Harada éblouit avec une grâce qui persiste au-delà du premier visionnage, au-delà des années.

