Bienvenue dans Junk World, là où les murs accouchent de créatures visqueuses, où les tranchées n’ont pas de fond, et où des demi-humains demi-robots en latex semblent tout droit sortis d’un sex-shop cyberpunk. Takahide Hori signe là une expédition mentale, une plongée tête la première dans un monde si grotesquement détaillé qu’on en oublierait presque de cligner des yeux. Et vu qu’ici, les yeux sont amovibles, ce serait risqué.
Préquelle, suite, chaînon manquant d’une trilogie encore en gestation, Junk World se situe mille ans avant Junk Head et fait ce que tout bon récit de SF déglinguée adore faire : expliquer l’origine des choses, en compliquant absolument tout. Humains, clones, mulligans (robots conçus pour ressembler à l’homme et bosser à sa place), cultes sadomasochistes… Le pitch tient sur une serviette tachée d’huile moteur, mais le film, lui, déborde de matière, d’idées et de visions cauchemardesques.
La narration part dans tous les sens, se replie sur elle-même, ouvre des portails temporels, les referme, recommence. Une femme peut être humaine ou non, un robot peut devenir Dieu, un descendant peut surgir avant son ancêtre. Et pourtant, ça fonctionne. Pas parce que tout est clair, mais parce que tout est assumé. Junk World n’exige pas qu’on comprenne : il exige qu’on accepte. Et qu’on s’abandonne.
Ce qui sidère, au-delà de la folie du récit, c’est la démesure artisanale. Six animateurs. Six. Pour un film aussi dense, aussi texturé, aussi obsessionnel dans son design. Chaque décor semble avoir été caressé, martyrisé, puis caressé encore. On sent la lenteur du stop-motion, cette patience presque monastique qui transforme chaque plan en sculpture animée. Le temps passé à déplacer ces marionnettes millimètre par millimètre suinte de l’écran.
Sous ses couches de crasse, de latex et de tripes mécaniques, Junk World parle pourtant de choses très simples : le pouvoir, la loyauté, la peur de l’autre, la définition mouvante de l’humanité. Qui mérite de vivre ? Qui sert qui ? Qui mange qui ? Surtout, qui décide ? Même quand la guerre gronde et que la timeline part en vrille, le film trouve toujours le temps d’un trait d’humour absurde ou d’une réplique sèche, comme pour rappeler que l’univers peut être foutrement cruel et hilarant.
Alors oui, une partie des références culturelles japonaises nous glissera sans doute entre les doigts. Oui, certains spectateurs sortiront en se demandant ce qu’ils viennent de voir. Mais Junk World n’est pas là pour rassurer. C’est un monstre d’animation, un objet mutant, un acte de foi dans l’imagination humaine. Un film qui te broie la logique, te recrache des images inoubliables et te murmure, l’air de rien : si tu n’as rien compris, c’est peut-être que tu regardes encore avec les mauvais yeux.



