Juliette Jouan et Louis Garrel jouent dans L’envol de Pietro Marcello, en salles ce mercredi. Attention, leur interview croisée contient des révélations sur le film.
INTERVIEW: MARCO SANTINI
À travers ses personnages en recherche de sens, de construction et parfois en fuite, L’Envol pose le thème de l’émancipation. De quel type de liberté parle le film, d’après vous?
Juliette Jouan: Une maturité, je dirais. Une liberté de soi. Quand on prend l’histoire, c’est une fille qui vit dans un univers très rude avec ce noyau autour d’elle: son père notamment pour qui elle est très attachée; puis ce dernier meurt, occasionnant chez elle un gros déséquilibre avant d’enchaîner sur cette histoire d’amour qui va lui donner beaucoup plus de force. C’est ça, pour moi, cette émancipation. C’est ce que représente Jean l’aviateur (Louis Garrel), ce que représente l’ailleurs. Cet envol, c’est aussi celui de l’héroïne qui arrive à grandir, suite aux épreuves qu’elle traverse. Mais la liberté pour moi, Juliette l’a dès le départ. C’est quelqu’un d’affirmé. Ce qu’elle va dépasser lui permettra de s’accomplir. Et la fin reste très ouverte. On y voit ce qu’on veut. Juliette et Jean peuvent filer le grand amour, ou bien elle va rester seule, ou bien, il va se passer autre chose. On ne sait pas. Mais en tout cas, elle, elle a eu cette phase de transition pour arriver à l’âge adulte et tout le film, finalement, est un diptyque, un héritage entre son père et sa fille, comme une transmission. À la fin, c’est aussi ce que Jean permet. Pour moi, les « voiles écarlates », c’est lui aussi. Comme une étape supplémentaire sur le chemin de Juliette pour s’émanciper.
Louis Garrel: Liberté, ça je ne sais pas. Pour moi, c’est le mode de fabrication du film qui est assez libre. Ce long-métrage parle plutôt de comment est-ce qu’on fabrique des films en dehors de sentiers battus, lorsque c’est le cas ici, pour une œuvre de poésie. La manière dont Pietro Marcello aborde le 7e art, c’est un mélange entre une vision très moderne (parce que faire du cinéma poétique implique de le rester) et, en même temps, une nostalgie des films primitifs on pourrait dire, comme le fait de tourner avec du 16 mm ici. Il essaye de garder la légèreté qu’il a eu quand il faisait des documentaires où il captait vraiment des gens, où il s’intéressait à leurs « armes » (c’est lui qui le dit, je reprends ses mots); et donc comment faire des films d’époque avec cette même légèreté-là, c’est-à-dire ne rien figer, ne rien fixer, ne rien planifier, changer du tout au tout avec ce qu’on avait finalement prévu de faire, tout casser: une scène par exemple dans laquelle on ne respecte plus du tout les dialogues, ou bien qu’on improvise… Je dirais que ça parle avant tout de cette liberté-là. Après, le film en lui-même est un conte musical qui pourrait raconter comment une jeune femme essaie de rester allègre et de garder l’espoir dans un monde très, très brutal. Elle vient d’un monde issu de tragédies, où sa mère a été violée, où son père revient de la Première Guerre mondiale (qui est l’un des grands drames du siècle dernier), et comment, de ce fait, elle va réussir à conserver sa pulsion de vie, ses rêves. Cela va passer par la recherche de la fraternité, de l’amour, mais pas que l’amour d’homme à femme, mais l’amour filial, pour les autres. Le fait de ne pas être désespéré du genre humain au milieu de toutes ces catastrophes, qui sont des drames de cruautés humaines, c’est-à-dire d’hommes ayant été terribles les uns par rapport aux autres.
Juliette, vous avez écrit et composé certaines chansons du film, dont l’adaptation musicale du poème L’Hirondelle de Louise Michel. Que représente l’art pour les personnages du film et pour l’héroïne que vous incarnez?
Juliette Jouan: L’art, dans ce film, est assez étonnant. Tout simplement parce que, dans ce milieu-là, le fait que Juliette sache écrire des compositions et la lire, c’est surprenant pour cette époque, à la campagne et sans éducation particulière surtout. Après la musique est une fibre qu’elle porte en elle. Et puis elle le développe parce que c’est sa façon de s’émanciper. Je pense que cet envol est donc lié à la musique. Il y a eu, par exemple, une adaptation de la nouvelle où l’épilogue se termine avec Juliette concertiste. Donc cet aspect a une grande importance. Finalement, la mélodie reste un fil rouge tout au long de ce film, car cela permet à Juliette de s’évader de son existence, de son quotidien. Et ce n’est pas pour autant qu’elle n’a pas de grandes envies ou qu’elle menera une grande carrière.

Qu’est-ce que cela à représenté pour vous de jouer ce personnage?
Juliette Jouan: En fait, je n’avais jamais fait ça. Je suis tombé sur l’annonce de casting par mon père, qui a vu ce personnage qui me ressemblait beaucoup, de par l’âge, le prénom, le fait de savoir chanter… Pour moi, c’était une belle coïncidence! Le film est tiré d’une nouvelle russe d’Alexandre Grine. À l’origine, le personnage s’appelait déjà Juliette. Et donc, quand j’ai vu cette annonce, ça correspondait vraiment à qui j’étais, à ma personnalité. J’ai postulé et, finalement, les essais ont porté leurs fruits! Avec Pietro Marcello, lorsqu’on a appris à se connaître en amont du film, on a bien accroché: il aimait bien mon côté spontané et m’a vraiment laissé carte blanche pour ce personnage. Il me disait: «Tu es Juliette, donc sois spontanée, sois naturelle, fait comme tu fais toi. Ça va marcher». C’était une entrée facile pour moi de jouer ce rôle parce que j’essayais de faire un peu au feeling. Et puis, au fur et à mesure qu’on avance, on remarque des éléments autour de l’héroïne complétement à l’opposé de moi, notamment dans le contexte: cette existence campagnarde avec toute cette histoire familiale assez lourde, cet univers plutôt froid et dur. Les personnages de Raphaël et d’Adeline par exemple, sont des gens carrés, qui ont la tête sur les épaules, sans être dans une effusion de joie. C’est difficile comme environnement et donc, on a réalisé que Juliette ne pouvait pas être trop souriante, trop ouverte. On a donc rectifié le tir en cours de route.
Dans le film, les deux personnages féminins principaux, Juliette et Adeline, la tenancière de la ferme, sont deux femmes en éveil, d’une grande sensibilité: artistique pour l’une, surnaturelle voire spirituelle pour l’autre. Pour vous Juliette, en quoi l’art et le merveilleux sont liés? Quels sont leurs points communs?
Juliette Jouan: Noémie Lvovsky est importante dans ce personnage de »sorcière », car nous sommes à une certaine époque, dans la campagne, ce qui n’est pas anodin… et fait d’ailleurs sens, avec la volonté de Pietro Marcello de se concentrer sur la figure du marginal. Dans ce contexte-là, être artiste, faire de la musique était assimilé à la sorcellerie. Se mettre à chanter n’est pas utile à ce moment-là, à cet endroit-là. Après, il y a quand même beaucoup de chansons qui se faisaient ! Mais le fait d’être une femme et d’assumer un art, à mon avis, ce n’était pas très bien vu. Dans le film, Juliette est appelée la folle. C’est important. Adeline, le personnage de Noémie Lvovsky, contribue également à ce qu’on l’appelle ainsi, d’autant plus qu’elle possède un côté surnaturel qui est étrange en ce temps-là à concevoir… C’est paradoxal, là encore, car cette campagne ancienne est pleine de croyances. C’est juste que tout n’est pas accepté. La question religieuse d’ailleurs, importante alors, n’est pas présente dans le film et tant mieux. Après, le personnage de Noémie Lvovsky à un fort caractère, de par le fait que son mari soit parti et que la gestion de la ferme lui soit revenu. C’est ce qui permet à Juliette d’être aussi émancipée, sans aller trop dans l’anachronisme, parce qu’une femme aussi libre à cette époque-là, il n’y en avait pas beaucoup. Après, elle le subit. Elle se fait harceler pour cette raison. Le personnage de Raphaël est lui-même un étranger parce qu’on ne sait pas où il est avant la guerre. Il ne connaît pas ce monde-là et découvre cette ferme, l’endroit où sa femme logeait… sans lui-même y avoir vécu. Le village pour lui, c’est tout nouveau.
Cette question de la marginalité, élle était importante pour le réalisateur, tant pour les femmes que pour les hommes. Et puis le côté « sorcière » est arrivé en cours de route quand on a commencé à tourner dans la ferme, car c’est là où Jeanne d’Arc aurait potentiellement été emprisonnée avant son exécution. Il y avait un cachot et tout prenait une dimension magique parce qu’on parle quand même d’une des 1res femmes controversées de l’histoire. C’est à ce moment-là qu’on a creusé cette piste. Pour revenir aux personnages, le talent d’improvisation de Noémie [Lvovsky] a grandement aidé pour construire cette atmosphère: suite à ses suggestions, c’est elle qui a amené toutes ces scènes un peu magiques. N’oublions pas que la nouvelle d’origine est un conte. Et qui dit conte, dit merveilleux. On n’a pas d’animaux qui parlent certes, mais on a des gens qui font des tours!
Le film offre une galerie de personnages masculins variés, aux profils aussi différents que complémentaires. Terriens, sensibles, lâches, aventuriers, agressifs, artistes, humains. Louis, que représente les hommes dans le film? Est-ce qu’il y a un fil commun qui les relie?
Louis Garrel: Qu’est-ce qui les réunit? Il y a beaucoup de personnages qui essayent de survivre, disons. Le personnage de Raphaël, par exemple, qui essaye de survivre à la mort de sa femme et qui, en parallèle, fabrique des jouets pour enfants. Un contraste assez fou donc, entre cette vie personnelle où il se relève de tragédies (le deuil, la guerre) et la fabrique de cet artisanat complètement naïf. Il y a aussi mon personnage qui essaye de s’en sortir après que sa famille, d’un milieu aristocrate pourtant, ai fait faillite. Il s’est donc reconverti en aviateur pour gagner sa vie. C’est difficile de trouver un fil conducteur autour des personnages masculins, parce qu’ils sont très différents chacun. Après, ce sont des gens qui s’aident les uns des autres et qui, à travers le collectif, vont trouver un sens à l’existence. C’est peut-être ça le fil rouge qui relit tous les hommes du film: l’idée d’une communauté sur laquelle on s’appuie pour vivre, d’un groupe comme seule manière d’envisager le futur. Ce ne sont pas des individualistes.

Pietro Marcello m’a partagé les influences dont il voulait que je m’inspire: c’étaient plutôt les héroïnes des vieux films de Jacques Becker, Simone Signoret, Arletty. Des femmes qui ont jouées des marginales et qui ont de la gouaille.
Sans trop en révéler, le film évoquera une romance. Dans L’Envol, comment décririez-vous cette histoire d’amour? Qu’est-ce qui la rend unique?
Juliette Jouan: Pour moi, la vraie histoire d’amour se situe entre Juliette et son père. À côté, la rencontre de l’héroïne avec Jean, est une romance certes, mais c’est surtout une expérience. Juliette découvre en elle des émotions, des envies, des désirs, mais elle est en recherche. Elle est donc un peu maladroite parfois… Un peu avenante, voire bourrue. Elle y va. Et elle finit par s’attacher effectivement parce que, mine de rien, quand l’aviateur s’en va, c’est pour elle une découverte. Et c’est pour ça que la fin prend autant de sens, parce qu’il ne s’agit pas d’un happy-end, comme on l’entend d’ordinaire: « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants… ». C’est une rencontre. Mais après ce qu’elle devient, ce qu’elle en fait, on ne sait pas. En cela, cette résolution est bien plus moderne que les love-story traditionnelles. Jean dans L’Envol n’est pas un sauveur. On avait peur au début, car, dans le scénario d’origine, on retrouve vraiment le cliché du prince charmant qui enlève la petite paysanne de sa condition. On a donc fait un gros travail pour estomper certains traits de son caractère et lui donner un peu de ridicule. Pietro Marcello a eu l’intelligence de nous laisser toute la liberté de nous affirmer dans nos rôles. Nos personnages sont des individus qui se rencontrent et qui vivent ce qui doit arriver. Au tout début, quand j’ai lu le scénario, pour moi Juliette, c’était Belle dans La Belle et la Bête (Gary Trousdale & Kirk Wise, 1991). Et plus ça avançait, plus je me disais: «Oh la la, mais en fait, elle est quand même un peu neuneu Belle…», même si elle est très courageuse. Après, je me suis inspiré de certaines interprétations comme celle de Keira Knightley dans Orgueil et Préjugés (Joe Wright, 2005) où le jeu se teinte d’un petit côté moqueur, taquin. Celle d’une femme qui sait ce qu’elle veut. Et puis Pietro Marcello m’a partagé les influences dont il voulait que je m’inspire: c’étaient plutôt les héroïnes des vieux films de Jacques Becker, Simone Signoret, Arletty. Des femmes qui ont jouées des marginales et qui ont de la gouaille. Les Enfants du paradis (Marcel Carné, 1945) est d’ailleurs l’un des films préférés du réalisateur. Il était inclus dans la liste des films à voir en amont du tournage. Pietro Marcello nous a laissé la possibilité de modeler notre personnage, d’improviser, car, la langue française n’étant pas la sienne, il ne comprenait pas toujours ce qu’on disait. Il se basait donc énormément sur l’intention. Il voulait quelque chose de vrai. Donc, quand tu agis et que tu parles en te rapprochant des émotions les plus pures, ça lui parlait davantage. La scripte était là pour rectifier si jamais, mais pour lui, la sensation était le plus important. Après, Pietro Marcello cadrait aussi pas mal, il avait ses caméras qu’il partageait avec son chef-opérateur. Il était derrière l’objectif donc forcément, il ne pouvait pas être au four et au moulin. Il aime autant la technique que l’aspect artistique. C’est sa manière à lui d’être maître de ce qu’il fait.
Lous Garrel: Ce qui est drôle, car c’est à la fois subversif et la matrice du film, ce « prince-aviateur » qui est attendu… avant d’être finalement subverti. Puisqu’à la fin, la prophétie, que Juliette a entendu enfant sur ce personnage, advient. Paradoxalement, c’est lorsqu’il arrive qu’elle se rend compte qu’elle doit se libérer de son idéal et donc… qu’elle n’a plus besoin de lui. Au final, c’est ce prince charmant qui est la matrice de l’histoire et qui aura besoin de Juliette; c’est elle d’ailleurs qui le reconnectera aux sentiments amoureux, à une certaine douceur. Et non l’inverse. Et c’est ça qui rend le film original, de ce point de vue-là. Je pense que ce renversement s’est fait, petit à petit, en cours de tournage lorsque Juliette Jouan a eu l’idée de rendre les personnages plus modernes. On ne voulait pas raconter l’énième histoire d’une jeune femme qui a besoin d’un homme, et Pietro Marcello s’en est rendu compte assez vite. C’est en ça que le film est très différent de la nouvelle et que le prince n’a pas du tout le même rôle que dans le conte. Ce n’est pas lui qui la libère, mais elle qui, à travers lui, s’émancipe de son rêve pour pouvoir devenir une jeune femme. Aujourd’hui, le mythe du prince charmant n’a plus vraiment de valeur, c’est un peu anachronique, voire désuet. On a donc changé cet élément. C’est une façon d’apporter un peu de modernité, de montrer que les femmes peuvent devenir indépendantes sans avoir besoin d’un homme.
Louis, votre personnage n’est pas présent tout au long du film, mais sa présence est une clé de voûte et apporte un éclairage sur le titre même du long-métrage…
Louis Garrel: Oui, parce qu’on l’évoque. C’est le personnage dont tout le monde parle et qui arrive finalement dans le 3e acte. Forcément, c’est la confrontation du rêve avec le réel. Donc ça, c’est plutôt rigolo à faire, comme acteur en tout cas. De se dire, tiens, j’arrive et j’incarne un type dont on a parlé, dont on a souhaité l’arrivée et qui, lorsqu’il débarque, arrive avec ses imperfections, ses défauts… Tout d’un coup, c’est le fantasme qui rencontre la réalité.
Qu’est-ce que l’apparition de Jean va venir provoquer, ouvrir, révéler?
Louis Garrel: Lorsqu’il arrive dans cette communauté, dans cette ferme où tout le monde vit les uns sur les autres, c’est vraiment l’étranger. Et ce dernier, comme une solution chimique, va tout venir précipiter et déstabiliser. Y compris le père qui le regardera d’un mauvais œil… Par son arrivée, Jean va rééquilibrer cet ensemble et, surtout, permettre à l’héroïne de se libérer de son rêve, bizarrement, que celui-ci incarne alors et dont elle a besoin de se débarrasser. Pour cette raison, je dirais qu’il est très utile pour la vie de Juliette. Il va venir s’infiltrer, c’est ça aussi qu’on aime avec un personnage qui rentre dans une bande soudée. C’est l’élément nouveau qui vient bousculer le groupe, tout en lui permettant de se renouveler.
