[JULIETTE DES ESPRITS] Federico Fellini, 1965

Dans la filmographie de Fellini, et dans l’histoire du cinéma en général, Juliette des esprits souffre d’une réputation exécrable. Est-ce bien raisonnable?

Giulietta (Giulietta Masina), la quarantaine passée, est une poupée rangée dans sa boîte. Une desperate housewife avant l’heure. Une bourgeoise a priori épanouie dans son joli pavillon propret située dans la banlieue aisée de Rome. Une petite fille dans un corps adulte, coincée entre ses principes religieux, sa vie domestique, son mari fuyant et sa mère imposante. Un soir, elle attend son mari Giorgio en compagnie de deux soubrettes endormies pour fêter leur quinzième anniversaire de mariage. L’époux, organisateur de galas et de réceptions, l’a complètement oubliée. Ce soir-là, il rentre tard en compagnie d’une troupe d’individus excentriques. Giulietta les regarde comme des envahisseurs et se voit contrainte de les accueillir avec le sourire. Le bonheur initialement prévu de l’anniversaire de mariage se mue en doux cauchemar où Giulietta ne masque pas son envie de disparaître (magie du cinéma: la mise en scène nous la suggère). Au cours d’une séance de spiritisme impromptue, Giulietta tombe dans les pâmes de fatigue (fatigue de recevoir les gens, fatigue de maintenir les apparences, fatigue de tenir debout, fatigue de ne plus être aimée). Les invités s’en vont, elle rejoint sa chambre. Son mari, déjà enfoncé dans les draps, s’est mis un masque sur ses yeux. Il vaut mieux rêver.

Plus tard, Giulietta réalise que Giorgio, qu’elle aime naïvement, lui est infidèle (il a appelé une autre femme dans son sommeil). Soumise à des cauchemars dans lesquels elle voit ce que les autres ne voient pas (des guerriers d’un autre âge dans la gueule d’une pelleteuse marine, par exemple), soumise aux autres (à sa mère qui reproche son absence de féminité, à ses sœurs narcissiques et jalouses de sa satisfaction naturelle), elle va découvrir la libération en cédant aux tentations ésotériques d’un vieillard hermaphrodite. Ce sorcier va faire remonter à la surface ses traumas (sa peur de l’abandon, son souvenir d’une séance théâtrale organisée par les religieuses où elle jouait le rôle d’une sainte martyre placée sur un gril et dévorée par des flammes artificielles, son appétence pour les images de martyre qu’on lui imposa fillette et dont son grand-père essaya de la libérer) et l’amener à questionner l’obéissance, à réaliser son pouvoir de séduction,  à paumer tous ses repères, à se laisser envahir par ses songes. Que se cache-t-il dans la tête d’une sage bourgeoise? Des rêves sales. Un monde intérieur émanant de son imagination et de son inconscient que ce qui fait mal dans la vie de tous les jours (l’ennui, la misère affective) a enrichi. Un monde que personne ne soupçonnait.

Considéré comme l’un des pires films de Federico Fellini, ce labyrinthique Juliette des esprits ne mérite absolument pas cet opprobre. Peut-être que les critiques d’alors ont juste fait payer au maestro le fait qu’il se contente d’un simple pendant féminin à 8 et demi (1963). Excusez à l’avance notre mauvais goût. Ce qui ne leur a pas semblé grand-chose, c’est beaucoup pour nous. À commencer par une prise de risque: Juliette des esprits est le deuxième film en couleurs de Fellini après La tentation du docteur Antonio, le segment du film collectif Boccace 70 qu’Alejandro Jodorowsky aime tant (ce dernier s’en est fortement inspiré pour Santa Sangre). Comment ne pas voir dans Juliette des esprits l’évidence, à savoir une déclaration d’amour d’un artiste à sa muse, d’un homme à une femme, de Federico Fellini à Giulietta Masina (que l’on adore)? Pour sa sixième et avant-dernière collaboration du réalisateur avec le cinéaste (soit bien avant Ginger et Fred, lui aussi très sous-estimé), l’actrice est de tous les plans et il faut l’aimer au moins autant que Fellini pour avoir envie de la suivre dans cet univers de cirque ressemblant à toutes les choses étranges agitées dans nos têtes, entretenant un lien avec La strada et Les Nuits de Cabiria.

Mais Juliette des esprits ne se résume pas à un grand barnum. C’est aussi et surtout un vrai film chaos que l’on sent tourné sous LSD tant tout, dans ce passage au Technicolor, sonne drogué. Comme l’éternelle Alice chez Lewis Carrol, Giulietta bascule de l’autre côté du miroir, avec des changements de dimension, des ombres, des formes, des figures géométriques, des créatures d’ailleurs, des visions cauchemardesques. Dès les premières séquences, d’une extraordinaire fluidité, Giulietta se sent seule, absente, en décalage avec le monde s’agitant autour d’elle, rapetisse au contact de ses sœurs, disparaît au contact des gens bruyants. Plus il progresse, plus le film amplifie le décalage, jusqu’à se laisser envahir, se noyer, se perdre dans un monde imaginaire, dans la profusion de décors, de paysages, de lieux, de costumes, de couleurs. Jusqu’à l’insanité. Jusqu’à l’overdose.

Ce que raconte Juliette des esprits, à travers ce déluge expérimental monstre, c’est la fin d’un rêve, la fin d’une flamme, la fin d’une illusion, la fin d’une oppression aussi – le mari, les deux sœurs et la mère de Giulietta partagent l’égoïsme en commun. Les réponses psychanalytiques semblent un poil naïves. Mais rien en revanche se saurait déflorer le vrai secret de l’héroïne, celui de la fin et des nouvelles voix intérieures. Ce que l’on voit à l’écran, c’est sa réinterprétation du monde par la grâce des esprits afin de proposer un réel alternatif, de partager des visées et de contrer des angoisses. La nécessité d’un imaginaire foisonnant qui aide à supporter un réel affreux, qui aide à vivre comme tant d’autres ont survécu ou compris les choses de la vie avec l’art. Le voyage intérieur est évidemment trop long (plus de 2h quand même), dans une surenchère délirante, mais il n’y a de plaisir et de beauté que dans cette gratuité-là. C’est gratuit et on aime ça.

2h 19min / Comédie dramatique
Date de reprise 11 février 2004
De Federico Fellini
Scn Federico Fellini, Ennio Flaiano
Avec Giulietta Masina, Sandra Milo, Valeska Gert
Titre original Giulietta degli spiriti

 

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