Jonathan Levine, ado pour la vie

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Jonathan Levine, ancien assistant de Paul Schrader, court-métragiste de renom (Love Bites, dans lequel il sillonnait les routes pour retrouver des femmes rencontrées sur Internet) et responsable d’un film de fin d’études sur un Dj de Hip-Hop en pleine cure de désintoxication (Shards), s’est imposé aux commandes d’un projet classique de slasher pour le rendre personnel (Tous les garçons aiment Mandy Lane, hélas inédit en salles). Le passage au long lui permettait de pervertir le scénario signé Jacob Forman en ajoutant une dimension romantique proche du spleen. Wackness, son nouveau long métrage, utilise la même veine mélancolique pour raconter l’amour de vacances d’un post-adolescent en crise.

Quelle est la part autobiographique du film ?
Je ne peux pas dire que je n’étais pas comme le personnage principal. Ne serait-ce que dans son rapport au monde et à la musique. Comme lui, j’ai passé mon adolescence à écouter du hip-hop. En revanche, tout ce qui relève de la dramaturgie, je l’ai plus ou moins inventé. Je n’ai jamais consulté de psy. Mais les questions qu’il se pose, je me les suis posées à son âge et je me les pose encore aujourd’hui. Le film reflète en revanche ma personnalité et ce que je suis, bien plus que sur Mandy Lane où j’ai apporté des éléments mais qui repose sur le scénario d’un autre. Ce n’est pas autobiographique mais ça reste très personnel. C’est également comme ça que je conçois le cinéma. Et puis si ça avait été totalement autobiographique, c’aurait été très ennuyeux car il aurait suffi que je montre un personnage assis chez lui en train de jouer aux jeux vidéo. Sur deux heures, c’est impossible.

Quel genre d’adolescent étiez-vous ?
A l’époque, je me souviens que je me sentais très étrange. Pas dans les normes. A New York, il faut savoir que le hip-hop, contrairement à ce que sous-entend Wackness, n’était pas réservé aux marginaux. Tout le monde écoutait ça. Etre blanc et écouter du hip-hop, ça n’avait rien d’original. Le hip-hop, c’était un grand mouvement qui au milieu des années 90 est passé de la côte ouest à la côte est des Etats-Unis. J’écoutais Wu Tang-Clan, Notorious BIG. J’imagine que Paris doit être semblable à New York d’un point de vue cosmopolite. Et qu’à l’époque, il était devenu facile de se procurer ces productions-là. J’aimais le discours qu’il y avait dans ces morceaux. Je m’y reconnaissais. Mais je n’écoutais pas que du hip-hop. C’est là où il y a encore une différence entre le personnage principal et moi : j’écoutais aussi beaucoup de grunge, j’adorais Nirvana et tout ce qui venait de Seattle. Je me suis essentiellement focalisé sur le hip-hop parce qu’il y a quelque chose proche de la confession et qui relève de l’intime.

Le film repose partiellement sur l’opposition entre deux personnages totalement différents mais qui partagent les mêmes doutes. Comment est venue cette idée ?
La première chose que j’ai écrite, c’était ces deux personnages. Je n’avais même pas encore écrit celui de Stéphanie. Je ne savais pas encore vers quelle direction je voulais aller mais je trouvais le contraste passionnant. Rassembler deux personnages à différents stades de vie mais confrontés aux mêmes obstacles et aux mêmes questions. Je me suis rendu compte que finalement on se posait les mêmes questions lorsqu’on avait 17 ou 54 ans. J’ai pris mon pied à écrire le personnage de Ben Kingsley parce que je pouvais me permettre ce que je voulais et lui faire faire n’importe quoi.

Quelles étaient vos peurs d’ado ?
La première chose que je voulais par-dessus tout, c’est être moi-même et ne pas m’en vouloir de ne pas ressembler aux autres. Je voulais affirmer mon identité pour ne pas me faire gober par le système. Avec le temps, on se rend compte que ce n’est pas si évident et on finit par accepter certains compromis. Lorsque vous êtes adolescent et en rébellion contre les règles induites par la société, vous êtes ostracisés. Il y a la peur de ne jamais être bien dans sa peau, de ne pas faire ce que l’on a toujours voulu faire. Et puis il y a cette peur de devenir quelqu’un que l’on n’a pas envie d’être. C’est ça qui fait vraiment peur. Je ne suis pas sûr que si je faisais cette interview à 17 ans, je serais capable de mettre des mots sur ces sentiments. Mais c’est dingue comme aujourd’hui, ça revient de plus en plus intensément, cette peur de finir comme un vieux con…

Est-ce que le cinéma a été un moyen d’exorciser ces peurs-là ?
Ce qui m’a vraiment donné envie de devenir cinéaste, c’est l’envie de capturer des moments sur une durée déterminée. C’est l’envie de rassembler des émotions que l’on attend de ressentir parfois pendant des années en un laps de temps réduit. Le premier baiser, la première relation sexuelle, l’insouciance de l’été qui vous pousse à ne pas vous soucier du reste du monde. Tout ce que la pression de la vie vous empêche parfois de vivre. Le cinéma permet de mélanger les images et la musique pour capter des sentiments. Quand j’avais 17 ans, je savais déjà que je voulais mettre en scène.

Quels sont vos films favoris sur l’adolescence ?
Donnie Darko, haut la main. J’apprécie beaucoup la nostalgie de certains films de Cameron Crowe comme Presque Célèbre. J’adore les premiers Spike Lee comme j’adore Virgin Suicides. Tous ces films possèdent une vraie part de mélancolie que l’on ne voit pas dans d’autres films pour adolescents. Mais je ne suis jamais vraiment mélancolique dans la vie de tous les jours, même si j’essaye de l’être (il explose de rire). En revanche, les deux films que j’ai réalisés sont viscéralement mélancoliques: c’est une manière de regarder le côté sombre de la vie pour se rassurer de ce qui va arriver. On apprend toujours de la vie ; le principal, c’est de continuer à lutter contre ce qui peut anéantir parce qu’on en tire toujours quelque chose. J’essaye de plus en plus de regarder du bon côté. Je pense d’ailleurs que mon prochain long métrage sera plus « lumineux ». Peut-être une comédie musicale, je n’en sais rien. Un cauchemar où tout le monde s’adore en dansant. Probablement.

Sérieusement, vous pensez à quel projet ?
Je vais certainement quitter la veine adolescence pour viser ceux qui ont mon âge aujourd’hui, soient les jeunes trentenaires. J’ai des idées mais je commence juste à écrire le scénario. Peut-être que d’ici là, j’aurai changé de cible et que je ferai quelque chose de totalement différent. Il m’arrive souvent de partir sur des pistes, de déchanter et d’écrire quelque chose de nouveau. Il y a forcément de la musique. Je n’utiliserai pas de hip-hop parce que je pense avoir eu ma dose. Peut-être du rock des années 70, je ne sais pas. Tout dépend de la musique que j’écouterai au moment de l’écriture car j’écoute toujours de la musique lorsque j’écris et je « fantasme » les films.

Vous écoutez du trip-hop ?
Non, pas des masses. En revanche, j’écoute beaucoup de reggae. Je ne sais pas pourquoi, ça ne m’a jamais parlé, alors que les quelques morceaux de trip hop sur lesquels je suis tombé étaient bons. Je n’ai jamais été accro à Massive Attack alors que tous mes potes adorent et suivent leurs concerts avec assiduité. Enfin, bon, faudrait qu’on me conseille sur les bons groupes de trip-hop. A ce moment-là, peut-être que je ferai un film en utilisant cette musique. Mais je n’ai jamais suivi le mouvement, la manière dont il a évolué. D’ailleurs, aujourd’hui, ça n’existe presque plus.

Comment vous êtes-vous retrouvé stagiaire sur un film de Paul Schrader ?
J’ai travaillé avec Paul Schrader peu après les attentats du 11 Septembre en fait. Je travaillais comme informaticien, uniquement pour me faire du blé et me payer ma caméra. Ça n’a pas fonctionné. Un ami m’a permis de bosser avec Paul Schrader comme assistant stagiaire pendant près d’un an. Il était en train d’achever Auto Focus. Or Schrader est peut-être l’un des cinéastes que je vénérais le plus à l’époque. J’aime vraiment la variété de ses films, même les plus bizarres comme Etrange séduction, très inspiré de Ne vous retournez pas, de Nicolas Roeg. D’ailleurs, à un moment donné, après avoir fini Wackness, j’avais envie de faire un film dans la veine de Ne vous retournez pas. Paul Schrader est un grand fan de ce film et c’est uniquement pour ça qu’il a fait Etrange Séduction, pour Venise, le mystère etc. Il avait d’autres Nicolas Roeg dans sa collection comme Walkabout aussi qui est brillantissime. Il faisait des films totalement différents les uns des autres et j’aimerais pouvoir jouir de cet éclectisme-là. Mais les réalisateurs avaient plus les moyens de changer de genre que maintenant où on aime bien mettre des étiquettes. Surtout aux Etats-Unis. Et en tant que cinéaste, je n’ai pas envie de m’enfermer dans une mode. Après avoir réalisé Mandy Lane, on m’a proposé des tonnes de scénarios de films d’horreur à gros budget mais tous exécrables. Grâce à Wackness, je reçois moins de scénarios de ce genre. Peut-être parce que les gens ont alors compris que je n’avais pas spécialement envie de ne faire que de l’horreur. Si vous voulez travailler avec plus de moyens pour des plus grands studios, il faut prouver que vous savez faire des choses différentes. C’est comme ça que l’on peut gagner sa liberté. Ce n’est pas ce qui m’intéresse personnellement mais c’est toujours agréable d’avoir des options au cas où.

Comment avez-vous choisi le scénario de Mandy Lane ?
Le script de Mandy Lane était celui d’un pote que je connais depuis le lycée. A l’époque, comme c’était un film à petit budget, il recherchait juste un réalisateur qu’il ne serait pas obligé de payer trop cher et qui puisse apporter un univers. On a tous collaboré ensemble, jusque dans les modifications du scénario. J’ai montré à l’équipe des films que je jugeais essentiels comme ceux de Larry Clark ou encore I spit on your grave. En réalisant Mandy Lane, je pensais à Donnie Darko, Virgin Suicides ou même Friday Night Lights. On m’a toujours appris, lors de mes études de cinéma, qu’il ne fallait pas montrer des films qui nous servent d’influences aux acteurs. Parce qu’ils seraient tentés de copier ce qu’ils voient et que ça perdait toute spontanéité. J’en parlais avec Ben Kingsley qui a bossé avec Martin Scorsese. Il me disait qu’il montrait des films à ses acteurs chaque semaine. Donc si Scorsese le fait, je serais bien tenté de l’imiter. En revanche, j’ai montré des films aux producteurs et au chef-opérateur. Pour Wackness, j’ai montré Requiem for a dream, les premiers Spike Lee, Y tu mama tambien. C’est important de dire ces influences parce que la plupart du temps, on se rend compte que même les plus grands films des plus grands cinéastes reprennent des idées d’autres grands films. Mais pour être totalement honnête, la vraie raison pour laquelle je me suis intéressé au projet de Mandy Lane, c’était juste parce que j’avais la possibilité de faire un film. Et qu’ainsi je pourrais faire d’autres films par la suite. C’était vraiment une bonne entrée en matière.

Vous n’avez donc pas envie de vous spécialiser dans le genre ?
Quand j’étais ado, j’ai beaucoup regardé de films d’horreur. Beaucoup. J’en consommais à longueur de temps. Tous les Wes Craven, Carpenter, en même temps des films totalement dégénérés datant des années 70. Je les aimais comme cinéphile mais lorsque j’ai eu envie de devenir réalisateur, je n’ai jamais eu l’intention de réaliser des films d’horreur. Jamais. A l’époque, j’avais des prétentions. Je voulais faire des films comme ceux d’Antonioni, Godard. Avec le recul, je me rends compte que le film d’horreur est un excellent tremplin pour savoir ce que vous voulez faire par la suite. L’horreur permet de partir en vrille très rapidement, et les fans du genre acceptent le fait que l’on parte en vrille et que l’on s’amuse avec les personnages. Beaucoup de cinéastes qui n’ont rien à voir avec le genre ont commencé en faisant des films d’horreur. C’est aussi ça qui m’a stimulé.

Faut-il résumer Mandy Lane à un genre ?
Tous les garçons aiment Mandy Lane devait n’être en apparence qu’un teenage movie qui n’utilise pas les clichés du genre. Je ne parle même pas de ce qui correspond aux codes du film de genre, juste aux « films de bahut ». Avec ce film, j’avais juste envie de montrer un état de mort lente que l’on peut ressentir lorsqu’on est au lycée. Là-dessus, les codes du slasher devenaient une sorte de métaphore pour définir la manière dont les uns et les autres allaient se zigouiller entre eux. La pression de grandir, la découverte de la sexualité, la manière dont ceux qui ne rentrent pas dans un moule sont considérés, la tentation des vices.

Finalement, est-ce qu’il y a un lien entre Stéphanie dans Wackness et Mandy Lane ?
Je m’en suis rendu compte mais c’est totalement inconscient. Quand on réalise, on n’a pas nécessairement conscience de tout ce que l’on produit ou même la sensation de se répéter. Mandy Lane est bien plus démoniaque que Stéphanie même si elle brise le cœur d’un mec. En comparaison, elle est plus nuancée alors que je ne pouvais pas nuancer le personnage de Mandy Lane parce que j’avais besoin de conserver le secret sur sa vraie identité. Et pour appuyer cette nuance, j’ai vraiment dû compter sur Olivia Thirlby.

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