[JOHN WATERS] Ses hilarants conseils impurs de vieux dégueulasse

Depuis le temps qu’il ne tourne plus (son dernier film A Dirty Shame remonte à 2004), John Waters devrait avoir disparu de la circulation, mais c’est loin d’être le cas: il refait surface périodiquement pour des apparitions dans des films ou des séries, pour inaugurer des manifestations respectables, ou pour donner des interviews et parler de ses lieux favoris à Baltimore. Et puis, il écrit des livres.

En fait, John Waters n’a jamais cessé de se donner en spectacle sous des formes variées, plus ou moins héritées de la tradition foraine des freak-shows où se mêlent exhibition, provocation et dérision. Et si son élégance trash et son humour particulier sont si précieux, c’est parce que tout le monde est invité. Waters ne défend aucune mode, il ne milite pour aucune cause, sinon pour le droit de s’amuser. Mais alors qu’il vient de fêter ses 75 ans en avril dernier, on peut se demander comment il fait pour rester aussi alerte qu’à ses débuts. A quoi occupe-t-il ses journées? Comment entretient-il sa réputation, lui qui manifestement n’est pas un adepte des réseaux sociaux? Est-il devenu respectable, comme il le prétend avec ironie? Toutes les réponses sont dans son dernier livre Monsieur je sais tout.

Comme il le suggère dans le titre, John Waters donne ici son avis sur tout ce qu’il peut, au fil de 21 chapitres. Les films occupent naturellement une place importante, mais le cinéaste trouve le moyen de ne pas répéter ce qu’il a déjà pu dire dans ses précédents livres. Après un retour lapidaire sur ses débuts underground, il développe sa période hollywoodienne en racontant «comment réussir en multipliant les échecs». Et avec le recul, on se rend bien compte que l’existence même de la plupart de ses films relève du miracle; ce qui ne les empêche pas de faire régulièrement l’objet de rétrospectives dans les musées ou d’être réédités comme des trésors patrimoniaux.

Ensuite, Waters se lâche sur des sujets variés: en musique, il fait preuve d’éclectisme et de bon goût (à son corps défendant), et surprend en racontant comment il a retrouvé la trace de Victor Moulton, batteur des Barbarians, dont l’unique tube Moulty (disponible sur la compilation Nuggets) évoquait l’accident qui lui avait valu de perdre sa main! Waters s’intéresse aussi à l’architecture, et s’affirme un partisan convaincu du mouvement brutaliste. Son chapitre sur la restauration est probablement le plus répugnant, et aussi le plus fidèle à sa réputation de «Prince du vomi», mais il faut le prendre comme une satire du snobisme et de la prétention des restaurateurs new yorkais. Waters s’étend avec délice sur sa résidence d’été à Provincetown, notoire pour son importante communauté gay, dont il aime bien s’affranchir pour changer d’air. Il parle aussi de ses voyages et s’attarde en détail sur les avantages et les inconvénients des transports aériens, dont il use fréquemment.

Ça peut paraître anecdotique, mais c’est une façon d’introduire le sujet qui occupe le plus clair de son temps: son activité de stand up, qu’il exerce depuis des années. Selon les évènements (Noël, Coachella, divers festivals ou conventions…), il offre des variations d’un monologue intitulé à la base This filthy world. Après avoir dit son texte qu’il a appris par cœur et qui dure 70 minutes, il répond aux questions de son public, mais c’est au cours des séances de dédicace que tout peut arriver: il signe à la demande ses livres, mais aussi des bites, des culs et les emplacements les plus improbables. Il lui est même arrivé de marier des couples!

En tant que septuagénaire, Waters est très conscient du temps qui passe, et cette préoccupation lui a inspiré l’un des chapitres les plus déments du livre. Il y raconte comment il a décidé de prendre un acide pour voir si l’effet était toujours le même, plus d’un demi-siècle après la grande époque. Il s’y est préparé pendant des semaines, choisissant le lieu, les conditions, ses compagnons de voyage, tout en restant partagé entre une excitation juvénile et la vague inquiétude de peut-être devenir fou. Du début à la fin, le récit de son aventure psychédélique se lit avec les yeux exorbités. Le dernier chapitre est consacré à la mort, et c’est un sujet qu’il connaît puisque beaucoup de ses amis et collaborateurs y sont passés. Il garde sur la question un point de vue amusé et philosophe, et il a déjà pris des mesures préventives en choisissant le lieu et les circonstances de ses funérailles, dans le cimetière où est enterré Divine. Il a même convaincu d’autres amis d’y acheter des concessions, afin de rester proches pour l’éternité. G.D.

Le livre Monsieur je sais tout (conseils impurs d’un vieux dégueulasse) est disponible chez Actes Sud

PS. Un mot pour finir de la version française: la traductrice Laure Manceau a fait du bon travail, mais il n’était pas facile. Le texte devrait se suffire à lui-même, mais certains jeux de mots ou expressions sont impossibles à faire passer. Pour ne donner qu’un exemple, comment traduire en français «Pubic hairspray» sans tomber complètement à plat? Une autre difficulté concerne la musicalité du texte. Waters écrit forcément un peu comme il parle, et il a une voix unique. Il suffit de consulter ses nombreuses vidéos disponibles pour saisir comment l’humour passe par ses intonations, sa diction, sa façon d’accentuer certains mots pour leur donner du poids. Cette dimension se transmet de l’oral à l’écrit, mais on en perd une bonne partie à la traduction. Donc, pour les anglophones, la VO reste conseillée.

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