[INTERVIEW JOAO PEDRO RODRIGUES] Le réalisateur de « Feu Follet » se met à nu pour Chaos

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Le réalisateur portugais João Pedro Rodrigues (Feu Follet en salles ce mercredi) aime à redistribuer les cartes du vice et de la vertu dans ses longs métrages, avec un élan où passe le souffle du sacré. Il rêvait de mettre en scène une comédie populaire depuis longtemps, il a au moins réussi une comédie tout court.

Quel est le premier film que vous avez vu?
João Pedro Rodrigues: Mon Oncle de Jacques Tati, lors d’une séance pour enfants du dimanche matin. Mes parents voulaient un peu se débarrasser de moi à la maison donc ils m’envoyaient au cinéma. Ils m’emmenaient voir des bons films, cela dit. A cette période, j’ai découvert les comédies d’action de Bud Spencer et Terence Hill. Puis, après, un «autre» cinéma.

Quel film vous a donné envie de faire du cinéma?
João Pedro Rodrigues: Je suis bien incapable de répondre à cette question. Impossible de donner LE film qui m’a donné envie de faire du cinéma. Tout simplement parce qu’il n’y en a pas qu’un seul. L’envie de faire du cinéma a commencé pendant mon adolescence. Et cette envie est née de mon caractère obsessionnel. Enfant, j’adorais contempler les oiseaux, de manière presque compulsive. On se rendait en famille tous les week-ends dans la maison de campagne de mon père et ma passion alors consistait à cataloguer tous les oiseaux, ceux qui passaient l’hiver, l’été… J’entretenais déjà un rapport scientifique aux choses. Le matin, tout le monde dormait et je gambadais seul dans la campagne avec des jumelles. L’idée du point de vue des oiseaux que l’on retrouve dans L’ornithologue, mon précédent film, vient de ces errances. Je me posais cette question simple: «est-ce que les oiseaux me regardent? Et qu’est-ce qu’ils voient?» La réponse, je la donne dans L’ornithologue: on ne saura jamais. Et j’espère bien qu’on ne découvrira jamais ce que voient les animaux. De même, j’ai développé ma cinéphilie de manière obsessionnelle à l’âge de 15 ans. Les premiers films que j’ai vu, c’était des films américains des années 50. Je les ai découverts dans un cycle de Joao Bernard da Costa, alors directeur de la Cinémathèque de Lisbonne. C’est ce cinéma-là qui est à la base de ma cinéphilie. Puis j’ai commencé à regarder des films européens et ce sont ces films qui m’ont donné envie d’aller étudier le cinéma pour en faire. Au départ, j’ai travaillé sur les films des autres; puis, j’ai fait mon premier film à 30 ans.

Est-ce que vous avez vécu un «avant» et un «après» au cinéma?
João Pedro Rodrigues: C’est drôle que vous me posiez cette question parce que j’ai réalisé il y a peu qu’il y avait beaucoup de films que je ne comprenais pas avant et que je comprends mieux maintenant. De même qu’il y a des films que j’adorais avant et que je n’aime plus du tout maintenant. D’ailleurs, j’ai dû mal avec le mot «comprendre», il faudrait dire «émouvoir». Par exemple, quand j’étais jeune, je vénérais le cinéma d’Andrei Tarkovski. Et là, ce cinéma-là ne me dit plus rien, je trouve ça trop cérébral. C’est évidemment d’une beauté inouïe mais ça ne m’intéresse plus. A l’inverse, des films que je trouvais naguère trop légers, trop frivoles, je réalise maintenant à quel point ils sont puissants. Je pense à des cinéastes comme Howard Hawks, Raoul Walsh, John Ford. A l’époque, je ne les appréciais pas autant que maintenant. Il y a une simplicité dans leur cinéma qui peut donner l’impression d’une absence de forme. Alors que non, justement. Réussir à émouvoir par cette forme d’effacement, c’est du grand art. Ce que j’adore dans le cinéma américain d’avant, avant cette normalisation par et pour la télévision, c’est que chaque réalisateur avait la possibilité de tourner un film par an. C’est en étant prolifique qu’on apprend le plus. Aujourd’hui, en Europe, c’est si difficile de monter des films que la démarche prend trop de temps et du coup, on y perd en création. Mon rêve serait de réaliser plus vite.

Vous revoyez vos films?
João Pedro Rodrigues: Je ne les revois pas. Je n’aime pas. Je les connais trop bien. Je me souviens de chaque plan.

Selon vous, en 2050, à quoi ressemblera le cinéma?
João Pedro Rodrigues: J’espère qu’il ressemblera encore à quelque chose de cinématographique. Je ne pense pas qu’il va beaucoup changer. En même temps, je ne serais plus là pour le voir. Je ne suis pas particulièrement convaincu par les nouvelles technologies. Par exemple, les films en 3D, je ne peux pas personnellement. Déjà, ça me fait mal aux yeux mais surtout, la plupart du temps, les films n’en valent pas la peine. Pourquoi est-ce que j’irai voir un mauvais film en 3D pour avoir mal aux yeux et mal à la tête?

Feu Follet est votre première comédie…
João Pedro Rodrigues: La comédie est le genre le plus difficile. J’adorerais faire une bonne comédie populaire, un jour… Mais je ne pense pas en être capable. Même si, effectivement, je tends vers l’humour. Dans Mourir comme un homme, on s’approchait doucement d’un humour tordu. Mais je n’y réfléchis pas trop. Je préfère ne pas avoir trop d’idées en tête quand je commence un film.

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