[JEUNE ET CHAOS] CAMILLE LUGAN

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(c) Photo Paul Evrard

Le Chaos rencontre celles et ceux qui feront le cinéma de demain. Découvrez Camille Lugan.

Camille Lugan a étudié la philosophie à l’ENS-Ulm, puis le scénario à La Fémis. Dans son court métrage La Persistente (2018), elle a mis en scène une histoire d’amour insolite et sensuelle entre un homme et sa moto. Chaos! Depuis, elle a co-scénarisé Dune Dreams de Samuel Doux et Ibrahim de Samir Guesmi. Vite, la suite!

[D’OÙ VENEZ-VOUS, CAMILLE?] «J’ai grandi à Toulouse, avec un père français et une mère polonaise, avant de faire mes études à Paris, en philosophie puis au département scénario de la Fémis. Mais ma maison «de coeur», ce sont les Pyrénées. Un territoire sauvage et minéral, écrasé par la lumière chaude du Sud. C’est peut-être de là que me vient le goût de mettre en scène des personnages engloutis par un paysage qui les dépasse. J’aime cette idée que l’endroit d’où l’on vient ne se confond pas nécessairement avec une généalogie familiale, et que nos racines aillent se planter dans des lieux qui parlent d’abord au cœur et à l’intuition, plutôt qu’à la mémoire.»

[POURQUOI FILMEZ-VOUS?] «Parce que le cinéma pour moi a toujours été une expérience érotique. Beaucoup plus viscérale et profonde que celle de la littérature ou du spectacle vivant. Sur le plateau et en montage, je cherche toujours à capturer ce mélange de sensation et d’émotion un peu mystérieux qui apparaît dans la rencontre entre des éléments complètement différents : le visage d’un acteur, une couleur étrange dans le ciel, un geste qui n’était pas nécessairement prévu en répétition… Filmer, c’est avant tout pour moi faire appel à l’intuition, laisser de côté l’intellect. Je n’aime pas le cinéma «maison de poupée», où il n’y a aucune place pour le hasard. C’est très excitant et exigeant de devoir se mettre dans un état d’éveil pour susciter l’apparition de ces moments, et réussir à les capter avant qu’ils ne s’évanouissent. Il y a un côté alchimique qu’on peut théoriser autant qu’on veut, par les références ou l’histoire du cinéma, mais qui reste très expérimental au fond: on a un temps limité pour canaliser l’énergie collective de différents corps de métier au service de quelque chose qui risque peut-être de ne jamais se produire. Parfois ça ne fonctionne pas. Mais quand ça se produit effectivement, tout le monde le sent : «c’est» là, et «ça» reste dans les images.»

[CULTES] «Lost Highway de David Lynch est l’un des rares films qui a littéralement changé ma vie et ma manière de voir. C’est un film-fantôme, qui m’a hantée d’une manière profonde, au-delà du visionnage. Je n’ai pas forcément l’habitude de revoir les films, mais c’est peut-être la seule œuvre que je prends toujours plaisir à revisiter, et qui me procure une sensation intacte. Accattone de Pier Paolo Pasolini a été l’une de mes autres grandes découvertes de cinéphile: je suis très admirative du lien de Pasolini entre le trivial et le sacré. Il y a par exemple ce plan extraordinaire où le personnage de Franco Citti se mouille le visage avant de l’enfoncer dans la terre… Plus récemment, j’ai été éblouie par A Touch of Sin de Jia Zhang-ke. C’est un film plein de colère, d’une maîtrise absolue, mais qui réussit à ne jamais écraser le spectateur, parce qu’il part toujours du concret. Il y a aussi des films qui sont devenus cultes pour moi surtout à cause de souvenirs sonores : à 7 ans, j’ai vu 2001, l’Odyssée de l’Espace et la voix de HAL implorant qu’on le laisse en vie s’est imprimée en moi. Idem pour Le roi et l’oiseau avec la musique de Wojciech Kilar, ou Les lumières de la ville de Chaplin: je peux en revoir des scènes isolées, et sentir immédiatement les larmes qui montent.»

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