Joe Dallesandro et Jane Birkin, amour année zéro.
Au cinéma, les plus belles histoires d’amour ont souvent fait des films inacceptables (et inversement). Producteur courageux, Jacques Eric Strauss a donné les coudées franches à Serge Gainsbourg pour réaliser Je t’aime, moi non plus. La seule condition imposée par le producteur ne reposait pas sur un frein sur les outrances stylistiques mais consistait à reprendre le titre du tube homonyme de Gainsbourg afin d’attirer le maximum de curieux – ce slow languide étant entré dans les mœurs comme chanson idoine pour faire l’amour. Ça n’a visiblement pas suffi puisque le film s’est littéralement gaufré à sa sortie en salles, les réactions controversées de la presse n’ayant même pas réussi à faire monter la pression. Au cinéma, le fumeur de Gitanes a réitéré l’expérience avec Équateur, film de pur esthète qui rappelle à quel point Gainsbourg aurait rêvé d’être un peintre. Il s’est pris de multiples quolibets lors de sa présentation au festival de Cannes en 1981. Réalisé cinq ans plus tard, Charlotte for ever, son troisième long, est plus connu pour le morceau musical du même titre. Son dernier Stan the flasher confronte un instituteur exhibitionniste (Claude Berri, loin du cinéma de papa) et une jeune fille (Elodie Bouchez, bien avant la période Téchiné et La vie rêvée des anges de Zonka). On n’a pas attendu d’avoir découvert ses films pour comprendre que Gainsbourg aimait les situations troubles, les sujets dérangeants et la provocation pure en somme.
Pour lui, l’objectif était simple avec Je t’aime moi non plus: multiplier les dérapages, concilier l’hyperréalisme et le surréalisme, l’art pictural et la mocheté pragmatique, brouiller les repères temporels (aucune indication sur quand et où ça se passe), emprunter les codes de la tragédie grecque afin d’inclure le spectateur dans le chœur antique. Partir du néant existentiel pour accéder à une tragédie Shakespearienne où les personnages en pleine quête identitaire dépassent leurs propres limites, transcendés par une force supérieure, la passion et plus simplement l’amour fou. Sommairement, le récit s’apparente à un vaudeville (un homme tombe amoureux d’une femme androgyne, provoquant la tourmente d’un autre homme). Dans ce vase clos affranchi de tout repère et de toute balise fictionnelle (on pense vaguement à du Tennessee Williams et on oublie, c’est du pur Gainsbourg), Jane Birkin incarne une hydre à deux sexes qui ânonne à un moment donné penchée sous le lavabo qu’elle est un homme et Joe Dallesandro, icône de Warhol révélée par la trilogie cuculte de Morrissey, apporte avec sa gueule d’ange et son corps sculptural un peu de paix dans ce monde d’ordures. Initialement, il était question que Dirk Bogarde incarne ce personnage, mais Gainsbourg a essuyé un refus – c’est finalement la femme de Claude Berri qui l’a dirigé vers l’éphèbe star du cinéma underground US. Dans une sorte de no man’s land, les deux protagonistes se modifient corporellement au fil du récit et logiquement se consument d’amour.
Chronique d’une passion folle taraudée par le mal-être et l’impossibilité d’aimer dans un univers vaste et en même temps délimité par les mentalités étriquées, déclaration d’amour sous sa carapace misanthrope et provocatrice, représentation d’un Éden ténébreux, Je t’aime moi non plus donne à découvrir des lambeaux de l’identité morcelée de Gainsbourg jusque dans sa fascination pour l’homosexualité (sa reprise du Légionnaire) et la crudité des mots – à quel point ils recèlent une part de beauté et de laideur. C’est d’ailleurs la meilleure façon pour le présenter: soit un beau film sur la laideur, soit un film laid sur la beauté. Chacun goûtera les situations et les caractères selon sa sensibilité, mais impossible d’enlever à cet objet passionné, construit à la vie à la mort, son exploration de la psyché tordue d’un génie, son romantisme fougueux, ses embrasements fiévreux et sensuels, son besoin de baiser ardent et immédiat. De près ou de loin, ça ressemble à tous ces films de malade dérangés, pas nécessairement aboutis, mais qu’on préfère mille fois aux bien-portants tiédasses et convenus. Celui-ci, plus que les autres, continue de nous ravager de l’intérieur sans que l’on sache très bien pourquoi.
