Lors d’un festival à New York, un spectateur dans le public a demandé au réalisateur Lisandro Alonso comment se prononçait le titre de son film. Ce dernier a répondu : «ça se prononce : va te faire foutre». Pas de doute, Lisandro Alonso est un ami du chaos. Pas la peine d’essayer de lui trouver des maitres-à-penser (Dreyer, Bresson etc.), il s’en tape comme de sa dernière paire de pompes. En découvrant un météore comme Jauja, c’est un peu l’étoile mystérieuse dans Tintin. Le film ne ressemble à rien de réellement connu. On aimerait effectivement se raccrocher aux branches. Pourtant, on n’y arrive pas, à moins de créer des combinaisons foireuses de cinéphiles du dimanche; ce qui nous ennuie et, pire, ce qui semble l’ennuyer aussi.
Le mieux à faire, c’est se dire que le dernier Lisandro Alonso ressemble à du… Lisandro Alonso. Souvenons-nous ensemble, dans Los Muertos, un homme, la cinquantaine fatiguée, sortait de prison et voulait retrouver sa fille devenue adulte dans une région isolée et marécageuse. Pour y accéder, il devait parcourir de grandes distances sur une petite embarcation sillonnant les cours d’eau à travers une jungle impénétrable. En réalité, il prenait un aller-simple pour l’enfer. Nous étions alors aux balbutiements du style Alonso. Un style auteur du genre hardcore prenant le sacré risque de tourmenter nos habitudes de cinéphiles feignasses : rien n’y était expliqué pour semer la pagaille en nous, il y avait pléthore de symboles partout pour donner de la chair à théorie aux critiques ainsi qu’une fin en forme de point d’interrogation sur le mode démerdez-vous avec ça. Bien sûr, nous avons connu des cinéastes plus chaleureux mais Lisandro avait quand même un style affirmé qui méritait qu’on lui pardonne ce sympathique et arrogant excès de jeunesse.
Surgissant plus de dix ans après, Jauja est l’heureuse version aboutie de ce brouillon de Los Muertos, racontant au fond la même trajectoire d’un homme devenu fou par la perte du visage aimé, en mille fois mieux. Ce qui a changé d’un film à l’autre ? Tout. La délicatesse du regard. La maturité acquise avec le temps, sans doute. Le fait d’être devenu papa, aussi. Avec son équipe de 25-30 personnes venues de Finlande, du Danemark, d’Argentine, du Mexique et de Pologne (acteurs compris), Lisandro Alonso a tourné Jauja dans des conditions de blockbuster – un plan avec un fond vert compris. C’est son film le plus incarné, le plus beau.
Dès la séquence inaugurale, c’est l’émerveillement : un père capitaine (Viggo Mortensen) et sa fille (Viibjork Mallin Agger) sont assis, ils ne se regardent pas, ne fixent pas le même horizon et pour cause, ils ne contemplent pas la même chimère. Le Jauja du titre, qui échappe vous l’aurez compris à toute prononciation, c’est ce vieux rêve qui bouge, ce quelque chose qui luit dans la nuit noire et fait bander les hommes. Plus que l’espoir, c’est le mythe de la Terre promise, l’équivalent de l’Eldorado. Nous sommes en Patagonie à la fin du XIXe siècle, à une époque où les colons sont en pleine conquête du désert, pantins leurrés par une campagne génocidaire contre les peuples amérindiens – ils ne le savent pas mais nous le savons pour eux. Le Capitaine Viggo se pose ici afin d’occuper un poste d’ingénieur dans l’armée argentine. Sur la grève d’une plage, les troupes stagnent. On pourrait regarder le film pour le simple plaisir de la contemplation, pour la beauté de ses plans, pour le rapport charnel au monde, pour cette interaction entre le lieu et les personnages (la manière dont ces derniers bougent, évoluent dans l’espace), pour ce merveilleux ennui d’une époque sans réseaux sociaux. Du calme, de la volupté, de l’apaisement comme dans une sorte d’éden transitoire sous un soleil d’ocre, hanté par des soldats aux uniformes bleus venus d’ailleurs. Un havre de paix et d’aisance (ah, ce merveilleux plan-séquence où un officier se vide dans une poche d’eau). Pourtant, dans cette représentation possible du paradis, quelque chose se délite. Quelque chose gronde, agite les corps. L’enfer, ce sera une disparition.
Poupée de porcelaine dévorée par des désirs trop grands, Ingebord, la fille du colonel Viggo, est la seule femme dans cet univers d’hommes, objet de toutes les convoitises mâles. Naïve comme on peut l’être à son âge, elle tombe sous le charme d’un fugitif et s’enfuit avec lui dans le désert rouge à la faveur de la nuit sans prévenir son papa. Au matin, le capitaine Viggo se réveille seul, avec une obsession : retrouver Ingeborg. La question que pose Jauja est simple : jusqu’où un homme est-il prêt à se perdre par amour ? Dans quelle mesure, il peut se surpasser, tout en étant dépassé par sa quête. Dans quelle mesure, il peut affronter en territoire ennemi des rencontres fatalement hostiles (les indiens) quitte à perdre son fusil, son cheval et donc sa virilité, sa puissance dominatrice, ses certitudes de savoir. Dans quelle mesure, il peut parcourir le monde, le temps, l’espace, traverser les paysages Martiens marécageux et les plaines Lunaires rocailleuses comme les frontières. Et dans quelle mesure enfin, l’homme, rationnel, peut succomber, inexorablement, à un vertige métaphysique. C’est sur ce terrain-là que le film, en apparence austère et théorique, plastiquement somptueux, nous choppe. Cette errance hallucinée de Sisyphe courant après ce qui n’existe pas (ou n’existe plus) avant de se dissoudre.
Après avoir réalisé Liverpool (2008), Lisandro Alonso n’était plus sûr de vouloir continuer le cinéma – plus le temps, plus l’envie : «Je suis retourné vivre à la ferme, je me suis marié, j’ai eu un enfant. Progressivement, j’ai retrouvé le goût de faire des films. Je ne voulais pas répéter ce que j’avais fait précédemment, je ne voulais pas faire uniquement appel à des acteurs non-professionnels. Puis je suis devenu ami avec le poète Fabian Casas. Au bout de deux trois ans, nous avons rédigé un traitement de Jauja. Comme je n’écris aucun script de manière conventionnelle, j’avais juste 20 pages que j’ai envoyées à Viggo. Il a aimé l’idée.» Rencontré avant la présentation de Jauja au Festival de Cannes, Viggo confirmait : «Lisandro et moi avons un ami poète en commun, Fabian Casas. Je tournais un film en Argentine, je lui ai rendu visite ; il m’a alors annoncé qu’il écrivait un scénario pour Lisandro. J’avais vu Los Muertos. Je lui ai demandé : « C’est quelqu’un d’étrange ? ». Il m’a répondu : « Il est tout sauf étrange ». Lors de notre rencontre, Lisandro était hyper-timide. Il reste sauvage tant qu’il ne vous connaît pas mais une fois que vous avez brisé la glace, vous êtes surpris de découvrir un mec hilarant. Cette fois, Lisandro évolue vers une forme claire, moins énigmatique. J’aime l’idée que Jauja soit quelque chose de nouveau, que Lisandro s’ouvre un peu, qu’il ose un cinéma plus narratif. Bon, quand je dis « narratif », c’est relatif, nous avions un scénario de vingt pages entre les mains. C’est sûr, ça change du cinéma balisé.»
Derrière l’argument de Jauja, se cache l’assassinat d’une ex-petite amie de Lisandro Alonso aux Philippines. Une Slovène qu’il a aimé à Paris, qui l’a quitté pour un Philippin et qu’elle a rejoint dans son pays. Peu de temps après, elle et son copain ont été retrouvés morts, tués par balles. Ce dernier a appris ce décès par mail ; de ce simple mail expéditif, il a eu envie de montrer toute la douleur de la disparition qui ne peut se résumer de manière aussi brutale, par un con de mail ouvert en deux clics: «Ce projet a pris une tournure irréelle comme pour m’aider à penser le monde et le temps que nous habitons, et la façon dont nous disparaissons pour inexplicablement revenir, par des voies mystérieuses.» Cette histoire l’a traumatisé : il n’arrêtait pas de penser à la douleur des parents de la victime, obligés de prendre l’avion pour se rendre aux Philippines pour reconnaitre le corps de leur fille, et il a commencé à travailler sur cette idée avec Fabian et Viggo, questionnant notamment la place d’un étranger dans un pays inconnu et demandant comment il était humainement possible de continuer à raconter cette histoire après une disparition aussi brutale.
Une fois sur le tournage, se profilent de nouveaux enjeux pour Alonso. Comment dans ce cadre naturel de désert argentin il va raconter cette histoire intime de perte et faire du cinéma? La réponse formulée par Lisandro est ambitieuse («La manière dont les personnages s’expriment, dont ils font référence aux Indiens, la lumière. Tous ces éléments donnent l’impression aux spectateurs qu’il se passe quelque chose d’étrange») et en même temps humble, silencieuse. Jauja n’est pas du tout un film poseur se complaisant dans un faux mystère ou récitant ses classiques – certains aimeraient tellement le rabaisser à grands coups de Ford (La Prisonnière du désert, 1956, en particulier) – mais au contraire un film recueilli, pénétré, hanté par la question du sens de la vie, souhaitant rendre compte d’une expérience, de visions, d’épiphanies. Un film où le format 1:33 (initialement tourné en 1.85:1 avant un remontage en 4:3) contribue au voyage immobile dans le temps, où tout est sur l’écran, où tout nous est donné généreusement sans arrière-pensées. Le cinéma, c’est un théâtre ouvert autorisant tous les mouvements qui devient action, qui devient romanesque, qui devient western, qui devient rêve, qui devient conte.
Ce qui est beau, c’est la façon dont ce réalisateur argentin s’ouvre aux autres et s’impose des défis nouveaux, tout en préservant la part poétique et secrète de ses précédents films : comment il va diriger une star hollywoodienne comme premier acteur professionnel dans sa carrière et comment cette star Hollywoodienne va se donner en retour, comment elle va prendre la pleine mesure d’une expérience aussi dry, ressortir d’une telle expérience revigorée. Comment Lisandro va faire parler ses personnages et va composer avec les contingences du dialogue, comment il va faire en sorte pour que les mots se croisent et que les échanges ne troublent pas le plaisir de la contemplation, comment il va traduire toute la poésie de l’écrivain et co-scénariste Fabian Cases et déléguer à un chef-opérateur ultra-doué Timo Salminen, un habitué de Aki Kaurismaki.
«Les familles s’effacent, le désert les engloutit»
Si l’on aime tant Jauja, c’est aussi pour son ultra-sensibilité. Ses micro-événements, ses micro-séismes, ses micro-révolutions. Le capitaine Viggo désarmé, esseulé sur une roche, sous un ciel étoilé fend l’armure et pour la première fois dans le film, on entend de la musique, on entend sa sensibilité. La présence d’une source, c’est beau comme un miracle ou comme une rencontre avec une démiurge (Ghita Nørby, actrice de théâtre Danoise, plus de 155 films au compteur, recommandée à Lisandro par Viggo en personne) vivant dans une grotte aux allures d’antre magique. C’est la séquence-clé du film, la plus dialoguée, la plus drôle, la plus déchirante, sous-tendant qu’à ce moment-là, tout a basculé («Mon mari est mort d’une piqure de vipère, vous les aimez ? Elles ne sont pas aimables mais on ne peut pas le leur reprocher.»). L’échange est surréaliste. Mais il y a cette question atroce qui résume tout ce qui a précédé et qui, soudain, dans un frisson d’angoisse, fait sens : «Êtes-vous un homme?».
On a changé de lieu, de temporalité, de rêve. La voix de la vieille femme répond aux turpitudes, glissant l’espoir d’un lien (il importe d’écouter les dialogues, les hésitations, les tutoiements) en même temps qu’elle reprend une conversation ancienne, celle qui ouvrait le récit, lorsque la jeune Ingeborg demandait un chien à son père. C’était avant de connaître les hommes. Le film s’achève sur cette phrase : «Je ne sais pas». Et le plan, somptueux, de marquer un effacement, un engloutissement. Personne ne saura rien : ce mystère en suspension est tragique et beau en même temps. A son rythme, le film, ensorcelant comme le joueur de flûte de Hamelin, peut tout se permettre et entraine ceux qui le souhaitent dans ses secrets. Les plans durent et ils ont bien raison de durer tant ils sont beaux et tant il importe de les faire vivre, de préserver cet éclat de beauté, d’interrompre le temps. «Je fais du cinéma, qui est une machine à fabriquer des miracles», disait Luis Buñuel, suggérant que tout était possible sur un écran de cinéma. A l’heure où l’on vous parle, Jauja est un miracle.

