Jacky Goldberg, journaliste confirmé et cinéaste de demain: de lui, on attend beaucoup

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Journaliste pour Les Inrockuptibles, passé par Vanity Fair ou encore GQ, Jacky Goldberg a posé ses valises dans le milieu de la presse culturelle française depuis une quinzaine d’années. Désormais installé à Los Angeles, il est un correspondant de choix pour des journaux tels que Elle ou Le Parisien, et accomplit, en parallèle, ses rêves de réalisation. Pour Chaos, il a accepté de revenir sur son parcours et de partager ses réflexions sur un certain état de la critique de cinéma.

Il est 20h à Paris et 11h à Los Angeles. Jacky Goldberg me reçoit depuis son domicile, quelques minutes après un entretien avec une monteuse, pour le compte du court-métrage qu’il vient de tourner en France. D’un critique de films à un autre, la conversation s’engage rapidement sur le parcours du journaliste aux Inrocks. «Je n’ai pas suivi d’études de journalisme. Je suis venu au journalisme par la cinéphilie». Jacky Goldberg est avant tout un mordu de cinéma. Tellement passionné, qu’après avoir fait Science Po Bordeaux, il poursuit ses études en Espagne et profite d’une faille dans le système pour suivre des cours en cinéma, en lieu et place des sciences politiques. A son retour en France, il a l’idée de devenir producteur de films. Il part faire une école de commerce à Lyon, mais s’y ennuie. Pour tuer le temps, il écrit des critiques sur feu le forum de Mediacritik, «un des hauts lieux de la cinéphilie des années 2000 avec Films de culte». Il y fait la connaissance de deux autres cinéphiles, Davy Chou et Sylvain Decouvelaere. A eux trois, ils formeront plus tard Vycky Films, qui produira Le Sommeil d’or et Diamond Island de Davy Chou et Flesh Memory, dernière réalisation en date de Jacky Goldberg.

Pour Jacky Goldberg, devenir critique de cinéma n’était pas prévu au départ. Son arrivée aux Inrocks, en tant que stagiaire, en 2007, après une rencontre fortuite à Cannes avec le rédacteur en chef Jean-Marc Lalanne, aurait pu ne jamais se produire. Il aura fallu un coup de pouce du destin, que la boîte de production censée l’embaucher à la sortie de l’école lui fasse faux bond. «C’est devenu la chance de ma vie». En 2008, il devient pigiste et couvre sa première édition du Festival de Cannes. Pour autant, il n’abandonne pas son désir de devenir cinéaste. Pendant deux ans, il jongle entre son métier de critique, la réalisation de courts-métrages, et la production des films de ses confrères. «D’emblée, je m’étais dit que je serai critique de cinéma pour au maximum 10 ans, et qu’ensuite je réaliserai des films. Sauf qu’en mai, ça fera déjà 14 ans…».

Un défricheur de la comédie américaine
En 14 ans de métier, Jacky Goldberg a notamment œuvré pour la reconnaissance d’un pan entier du cinéma hollywoodien. A son entrée aux Inrockuptibles, un genre de films connait un nouvel âge d’or: la comédie américaine. C’est la génération de Ben Stiller, d’Adam Mckay et de Judd Apatow. Ce dernier produit, scénarise et réalise des films qui cartonnent au box-office US, et réunit sous son égide un groupe de talents surnommé par la presse la «bande à Apatow». Cependant, le public et la critique française ne partagent pas autant l’enthousiasme venu d’outre-Atlantique. Seulement 4 films labélisés Apatow dépasseront les 100 000 entrées (40 ans toujours puceau, En cloque mode d’emploi, Supergrave et Mes meilleures amies), quand l’accueil de la presse sera la plupart du temps tiède. Jacky Goldberg se remémore: «J’étais le petit nouveau aux Inrocks et personne n’avait envie d’écrire sur ses films. J’étais vraiment porté sur le genre, on m’a donc confié l’écriture des textes». Aux côtés de Patrice Blouin, Olivier Joyard et Julien Gester, il fait partie du contingent de journalistes des Inrockuptibles qui porteront aux nues la comédie américaine des années 2000.

«A l’époque, il y avait une bonne comédie par mois en salles, c’était un vrai âge d’or», se remémore Jacky Goldberg. Pourtant, il s’aperçoit vite que beaucoup de ses films demeurent invisibles, cantonnés à des sorties techniques sur un seul écran (souvent le Publicis sur les Champs-Elysées), ou bien condamnés à sortir directement en DVD. Certaines comédies des années 80 et 90 avaient également sombré dans l’oubli. «Le genre n’était pas considéré comme noble aux yeux des cinéphiles. Il y avait un combat à mener. Et j’aime bien défendre ce qui est jugé comme vile». Alors, avec son ami, collaborateur et colocataire Sylvain Decouvelaere, il décide de monter un ciné-club consacré uniquement aux comédies US: Thursday Night Live. A partir de 2008, un jeudi par mois, Jacky Goldberg présente un film du genre au Studio des Ursulines, un cinéma parisien. «Notre but était de projeter des comédies des trente dernières années. On ne voulait pas aller au-delà des années 80, car avant cette période, les films pouvaient être considérés comme des classiques», précise-t-il.

«On allait chercher dans les fonds de tiroir des studios américains. C’était des films que personne ne demandait, car ils ne correspondaient pas au standard du cinéma de patrimoine. Les employés des studios hallucinaient, et se demandaient pourquoi on voulait projeter Hey mec! Elle est où ma caisse?. Pour eux, personne n’avait envie de voir ce film en salles. Pourtant, crois-moi, des tas de gens étaient prêts à payer pour une projection de Hey mec! Elle est où ma caisse?». Son meilleur souvenir? Avoir fait venir Whit Stillman pour présenter Damsels in Distress en avant-première. «On essayait de faire venir le plus possible des auteurs à nos séances, et d’organiser des avant-premières avec les studios. On a connu un franc succès». Malheureusement, après 5 années de vie, le ciné-club doit s’arrêter. «En 2013-2014, il s’est passé un truc scandaleux quand les studios sont passés au DCP. La bascule a été très rapide, et pour faire de la place, ils ont détruits des copies 35mm. Dans le lot, il y avait des comédies américaines qui n’ont pas été systématiquement numérisées. Elles n’étaient pas demandées dans les circuits de films de patrimoine». Certes, les films n’étaient pas perdus. Les originaux étaient encore entreposés dans des hangars à Los Angeles, mais il fallait désormais les faire venir depuis les Etats-Unis pour les projeter. «A cette époque, même montrer un film des Frères Farrelly était devenu compliqué. Par exemple, je n’ai jamais pu projeter Kingpin»

Une fin de cycle qui coïncide avec une autre à la fois pour la comédie américaine et pour Jacky Goldberg. Au même moment, le genre amorce un déclin, et le journaliste qui commence à séjourner à Los Angeles a moins de temps à consacrer à la programmation d’un ciné-club parisien. «Pour finir en beauté, on a montré Légendes Vivantes d’Adam Mckay en avant-première prestigieuse en partenariat avec la Paramount. Et après fini. En tout cas, ça restera un chapitre important de ma carrière, et je crois, de la cinéphilie bis parisienne. Les gens qui y allaient m’en reparlent en tous cas régulièrement».

Jacky Goldberg peut aussi se targuer d’avoir réalisé un documentaire de 60 minutes entièrement consacré à Judd Apatow: This is Comedy. Il profite d’un voyage à Los Angeles en 2013 pour aller taper à la porte de Judd Apatow. Le journaliste était tombé amoureux de la métropole californienne quelques années plus tôt, lors d’un junket de quelques jours dans le but d’interviewer Sam Raimi. Il rêvait d’y reposer ses valises. Il vend l’idée du documentaire à Canal + et décide de passer quelques mois à Los Angeles pour prendre la température, repérer des lieux, rencontrer quelques unes de ses idoles… Sauf qu’il ne parvient pas à joindre Apatow, son agent ne prenant pas la peine de lui répondre, malgré ses relances. «J’étais frustré car 40 ans, mode d’emploi sortait en France, et Judd Apatow faisait des interviews à distance avec toute la presse française. Tous mes amis critiques avaient réussi à l’avoir. J’étais en train d’abandonner, mais en parlant à mon ami Auréliano Tonet (journaliste pour Le Monde), il m’apprend qu’il a le contact de Barry Mendel, le producteur d’Apatow. Je l’ai appelé et il a trouvé mon projet super intéressant. J’ai fini par rencontrer Judd le jour de mon départ pour la France, 4h avant mon vol! J’ai appris que son agent ne lui avait jamais transmis les mails. C’est souvent comme ça que les choses fonctionnent à Hollywood. Je suis reparti de Los Angeles avec la promesse de pouvoir interviewer Apatow quelques mois plus tard». A l’été 2013, il revient donc avec Sylvain Decouvelaere, en tant que producteur, et tourne l’intégralité des entretiens avec Apatow et certains des membres de la fameuse «bande», entre L.A. et New-York.

La critique comme un apprentissage à la réalisation
Los Angeles, Jacky Goldberg y retournera souvent, avant de s’y installer pour de bon en 2016. «J’ai d’abord convaincu Jean-Marc Lalanne, de me laisser passer plusieurs mois à Los Angeles. En contrepartie, j’avais promis que j’irai voir des films pour écrire des papiers dessus. En 2013, j’ai notamment écrit un reportage sur l’état de l’industrie Hollywoodienne, et en 2014, j’ai consacré un article à la scène indépendante d’Austin». Au bout d’un moment, ce sont les rédactions qui viennent le chercher, fort de son expertise sur les Etats-Unis. Le magazine Elle lui a ainsi d’abord commandé un texte sur les femmes et l’industrie du cannabis, et Le Parisien, un article sur la nouvelle vie californienne de Meghan Markle. Des sujets a priori loin du cinéma, mais qui permettent Jacky Goldberg de découvrir des mondes qu’il ne connait pas et d’assouvir sa curiosité.

«Je continue à penser qu’on ne devrait pas faire le métier de critique trop longtemps. Je pense qu’ensuite il faut écrire des livres, ou bien devenir rédacteur en chef. L’exercice brut de la critique hebdomadaire, ça abime au bout d’un moment. On finit par être émoussé, on prend des facilités de style, on perd en curiosité. Au bout de 14 ans, c’est compliqué d’écrire sur un film moyen, pour lequel on n’est ni emballé ni agacé. Mais ce n’est pas une raison pour bâcler un papier! Il faut toujours trouver quelque chose à écrire, quelque chose qui puisse intéresser les lecteurs. Et en réalité, je ne peux pas me plaindre : ça reste une chance inouïe et un plaisir de faire ce métier». Regarder des films, écrire des critiques, c’est aussi un moyen pour Jacky Goldberg de forger sa vision de cinéaste. «J’ai tout de suite eu le fantasme des jeunes turcs des Cahiers du Cinéma. La meilleure façon de faire des films, c’est d’en regarder, j’en reste convaincu. Au fond, un réalisateur n’a pas besoin de compétences techniques. Il peut en avoir, ça n’est bien sûr jamais gênant, mais ce n’est pas ça qui dit comment mettre en scène. Je pense que la critique de cinéma est une bonne école pour devenir réalisateur. Tu te forges un goût, une esthétique, un lexique. Quentin Tarantino n’était pas critique, mais il a vu tous les films. C’est la même chose». Il cite justement une conférence de QT devant des étudiants en Collection Design, à l’UCLA (University of California, Los Angeles). «Tarantino leur explique pourquoi le métier de réalisateur ne peut exister que parce que des gens comme eux, des techniciens, existent. Pour lui, le métier du réalisateur, c’est d’expliquer sa vision à ces gens là. Le réalisateur passe son temps à parler à ses collaborateurs, pour que ces derniers le fassent à sa place».

Jacky Goldberg ne compte pas arrêter la critique, mais il nous explique que varier les sujets sur lesquels il écrit est important pour lui. Et il espère que la réalisation va l’occuper de plus en plus. «Je prépare un nouveau documentaire sur un artiste important de la comédie américaine, mais je ne peux pas dire son nom car ce n’est pas encore signé, et je ne veux pas me porter malchance». Il vient également de tourner un moyen-métrage de fiction, en France, celui justement pour lequel il recrutait une monteuse quand nous l’avons appelé. Un film sur des deux complotistes qui se datent pour la première fois, et mettent leur envie de se séduire à l’épreuve de leur paranoïa. Un sujet dans l’air du temps. «Ce sera ma première comédie! Il m’a fallu des années pour me convaincre que j’en étais capable. A force d’étudier le sujet de près, en observant les meilleurs, j’avais fini par développer un complexe d’infériorité. Mais ça y est, j’ai réussi à le surmonter. Maintenant, il va falloir lancer le bébé le grand bain. Et espérer qu’il arrache quelques rires». M.B.

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