« Jaat » de Gopichand Malineni sur Netflix : du « mass masala » sans filtre

Bienvenue dans l’univers chaotique et survolté de Jaat, ce dernier opus avec Sunny Deol en super-héros débridé, signé Gopichand Malineni, grand spécialiste télougou du cinéma masala qui débarque en hindi. Spoiler alert : ce film pourrait très bien être un pastiche sur la difficulté de Bollywood à se réinventer. Le lieu ? L’Andhra Pradesh. Le héros ? Un jaat énigmatique au flingue facile et aux dialogues au ralenti. L’enjeu ? Une assiette d’idlis. Oui, vous avez bien lu. Le prétexte le plus improbable jamais vu pour déclencher une vendetta sanglante.

Pour résumer l’intrigue : dans un village perdu d’Andhra Pradesh règne un gangster terrifiant, Ranatunga, un immigré sri-lankais illégal. Par la terreur, il soumet la population locale à ses caprices. Dans ce désert sans loi débarque un Jaat mystérieux. Sa rencontre avec les petits voyous locaux déclenche une série d’affrontements jusqu’à la confrontation finale avec Ranatunga. Notre héros devient alors, par un concours de circonstances plus que douteux, le sauveur des villages soumis à cette terreur.

La première demi-heure s’enchaîne dans un flot de torses nus, de poings rageurs, et d’hommes seuls contre tous. Ce genre de films pose souvent un héros avec un motif solide, une raison d’être dans la guerre du bien contre le mal. Ici, c’est une assiette d’idlis qui sert de carburant. Au début, on se dit « Ça passe », d’autant plus que Gopichand semble conscient du ridicule de sa propre intrigue. Mais au fil de l’histoire, le récit déraille complètement. Dès que notre héros découvre l’histoire cachée du village, on bascule dans du Jai Balayya pur jus : décapitations à gogo, violences graphiques, et surenchère d’atrocités gratuites.

C’est dans le flashback que le réalisateur déchaîne sa folie : le mode d’expression choisi est la décapitation, encore et encore. On n’a jamais vu une telle insistance à couper les têtes, comme si c’était la seule façon d’exprimer la tragédie et la douleur des habitants. Et pour ajouter à la dose d’horreur, la trame narrative multiplie les scènes de violences sexuelles, histoire de rendre notre héros encore plus badass en sauvant les femmes du village. C’est glauque, abusé, mais diablement attendu dans ce genre de spectacle.

Le subplot entre la présidente indienne et la CBI, qui devrait amener un soupçon de sérieux, frôle le grotesque. On en vient presque à se demander si les auteurs n’ont pas eux-mêmes éclaté de rire en écrivant ces passages. Bien sûr, et fidèle à tous les clichés, le mystère entourant ce justicier masqué sera levé dans un twist aussi attendu qu’une tasse de chai dans un train bondé. Sunny Deol, incarnation vivante de la testostérone à l’ancienne, crie ses dialogues au ralenti, à mi-chemin entre la gravité profonde et le cabotinage assumé, à la manière d’un Suresh Gopi des mauvais jours. Le rôle semble écrit pour lui, un héros défiant toutes les lois de la physique et du bon goût.

Ce Jaat est essentiellement un remake déguisé de Tara Singh, héros de Gadar, transplanté à la campagne, mais avec un costume urbain. Et pour le fan service, la fameuse scène de la pompe à eau est revisitée façon ventilateur, histoire de faire un clin d’œil bien senti aux fans tout en restant dans la surenchère kitsch. Randeep Hooda, lui, incarne un Sri Lankais de l’Andhra Pradesh plutôt convaincant en tyran sanguinaire capable de faire trembler notre héros « Rocky Bhai ». Saiyami Kher dans le rôle de l’inspectrice Vijaya Lakshmi, fait figure de figurante désespérée, balançant ses dialogues théâtraux comme on lance une bouteille à la mer. Vineet Kumar Singh est la preuve qu’un grand acteur peut parfois se perdre dans un rôle écrit à la truelle. Quant à Regina Cassandra, seule à parler tamoul dans une famille sri-lankaise entière, elle incarne une méchante aussi féminine que féroce, menant ses séquences de viols et décapitations avec un sourire glaçant. On peut dire que Gopichand atteint une forme d’égalité des sexes dans la brutalité – pour le pire.

Et puis il y a le climax, véritable déluge d’armes à feu où Sunny Deol semble armé de tous les flingues apparus dans les films d’action post-Kaithi. On pense alors à cette scène hilarante de Padmashree Dr. Saroj Kumar, un clin d’œil involontaire à la démesure et à l’absurde. On ne s’attend pas à un film cérébral quand on regarde ce genre de production, mais la redondance de la recette – violence exacerbée, héros invincible, mauvais dialogues, plans accélérés – finit par crever le plafond de la lassitude et manque cruellement d’inspiration.

En bref, Jaat est un film qui joue à fond la carte du « mass masala » sans filtre, à grands coups de violence gratuite, dialogues tonitruants, et scènes d’action qui flirtent avec la parodie. Il ne cherche ni finesse, ni subtilité, juste à emballer son public avec une dose maximale de testostérone, de clichés, et d’idlis… oui, idlis. Une curiosité à voir sur Netflix pour ceux qui aiment rire involontairement des excès du cinéma populaire indien.

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