CLAIRE LEGENDRE. ÉCRIVAINE. MAKING-OF (1998). VIANDE (1999).
Quel est votre rapport au cinéma ?
Claire Legendre: J’ai étudié le cinéma au lycée. C’était un prolongement ludique de la littérature, plus plastique que le théâtre, plus dingue, moins austère, je rêvais de faire la Femis, je réalisais des courts métrages. Le cinéma a longtemps été le fantasme de la mise en images de ce que j’écrivais. La liberté de l’écriture est infiniment supérieure, mais le fantasme absolu serait de matérialiser la liberté de l’un dans la plastique de l’autre. Ce que je préfère au cinéma: c’est magique, on est tellement porté à y croire.
Est-ce qu’il y a eu un avant et un après un film ?
Claire Legendre : Breaking the waves. Je l’ai vu au marché du film à Cannes en 1996, dans la salle la plus pourrie du monde. C’était merveilleux. Comment ont-ils pu donner la Palme à Mike Leigh cette année-là? C’est un film qui a compté pour ce qu’il disait et pour la manière dont il fabriquait de l’image, de la narration, de l’émotion. Lars von Trier est le cinéaste le plus efficace que je connaisse, même si je dois me pousser pour aller voir ses films parce que je les redoute (comme ceux de Haneke d’ailleurs – ce sont à mon avis les deux réalisateurs vivants les plus intelligents). Sinon: Murnau, Fellini, Buñuel, Wenders (je pense très souvent à Jusqu’au bout du monde, par exemple, alors que je ne l’ai jamais revu), beaucoup de choses vues trop tôt et qui m’ont bouleversée. J’ai eu un rapport affectif au cinéma bien avant de pouvoir réfléchir dessus.
QUIZ CHAOS DU CINÉPHILE
Un film: Les Damnés
Une histoire d’amour: Amour.
Un sourire: Magic in the moonlight (Ma dose annuelle de Woody Allen, bonne cuvée).
Un regard: Le retour de Ulay qui vient voir Marina Abramovic au MoMA, où elle offre aux spectateurs son regard, dans The artist is present.
Un acteur: Paul Newman. Ou Klaus Kinski. Ou Richard Burton. Ou Colin Firth. Ou Vincent Gallo. Ou même Julian Sands. Dépend pour quoi faire.
Une actrice: Gena Rowlands forever.
Un clown triste: Giulietta Massina.
Un début: Rok D’abla (L’année du diable) film tchèque qui raconte la vie d’un (vrai) groupe de musique.
Une fin: Le rayon vert de Eric Rohmer, ou dans un tout autre style, Le Mariage de Maria Braun de Fassbinder. Et puis évidemment, Melancholia.
Un coup de théâtre: Conte d’hiver, de Rohmer. Quand Charlotte Véry retrouve le père de sa fille dans le bus après plusieurs années d’errance sentimentale.
Un générique: Dogville (à la fin).
Une scène clé: Emmanuelle Béart réglant son compte à Auteuil au restaurant dans Un cœur en hiver, de Sautet.
Une révélation: Bright Star, de Jane Campion.
Un gag: Incident au Loch Ness et Grizzly man (comment Herzog devient un cinéaste comique).
Un fou rire: Le monstre, de Roberto Benigni.
Un film malade: Holy Motors.
Un rêve: celui de Dali dans La maison du docteur Edwardes de Hitchcock.
Une mort: celle de Bowie dans Furyo.
Une rencontre d’acteurs: Nastassja Kinski et Harry Dean Stanton à travers la glace sans tain de Paris Texas.
Une scène de cul: Intimité de Patrice Chéreau (à la fois intense, cru, pudique et pour une fois, on voit plus le corps de l’homme que celui de la femme).
Une réplique: « Si vous n’aimez pas la mer, si vous n’aimez pas la montagne, si vous n’aimez pas la ville… Allez vous faire foutre. » (A bout de souffle)
Un silence: Andrej Roublev. Merci à celui qui m’a obligée à le regarder jusqu’au bout.
Un plan séquence: Ceux de Philippe Garrel – en particulier dans Les Amants réguliers et J’entends plus la guitare – mais tous les plans-séquences de Garrel sont sublimes.
Un choc: Benny’s video. Et aussi Le Septième continent, de Haneke.
Un artiste sous-estimé: Hal Hartley, l’idole de mes 15 ans.
Un traumatisme: Orange mécanique. Un ange à ma table.
Un gâchis: Kusturica depuis Underground.
Un souvenir qui hante: Trouble everyday de Claire Denis. (Vincent Gallo, Dalle, la musique des Tindersticks)
Un film français: Bande à part.
Un réalisateur: Kieslowski.
Allez, un second: Cassavetes.
Un fantasme: My own private Idaho. Lolita.
Un baiser: il y a dans ce petit film de Svankmajer quelque chose comme une variation sur le Baiser de Munch.
Jan Svankmajer – Passionate Dialogue from xenatunda on Vimeo.
Une bande son : La double vie de Véronique. Trois couleurs Bleu. Le travail de Zbigniew Preisner pour Kieslowski en général.
Une chanson pour le cinéma (et qui n’apparaît dans aucun film): Dirty old town, des Pogues (Mais je suis sûre qu’elle doit apparaître quelque part).
Une chanson de cinéma (et qui n’a jamais été mieux qu’au cinéma) : Le lien défait, de Jean-Louis Murat, sur le strip-tease de Thierry Paulin dans le film de Claire Denis J’ai pas sommeil. Ou This time tomorrow, dans Les Amants réguliers de Philippe Garrel, une telle grâce pour exprimer la joie.
Un somnifère : Je m’endors régulièrement devant Maigret et Poirot. Mais j’adore ça. Au cinéma, je ne sais pas. Ça dépend surtout de ce que j’ai dormi la veille.
Un frisson : Sombre de Philippe Grandrieux.
Un monstre : Elephant man.
Un torrent de larmes: Dancer in the Dark. Les parapluies de Cherbourg. Mais là encore, ça dépend terriblement de l’état dans lequel on est. Le plus gros torrent je l’ai eu devant Jungle Fever de Spike Lee… Je suppose que j’avais vraiment besoin de pleurer ce jour-là.
Entretien réalisé en 2015
