Tu aimes souvent te mettre en danger dans tes films.
Un peu c’est vrai ; en tout cas, dans mon métier. Autrement, dans la vie, j’aime bien sauter en parachute.
On a surtout l’impression que tu n’as jamais peur du ridicule.
En étant totalement honnête, la pire chose qui puisse m’arriver, c’est que je sois ridicule. C’est vrai que pour un acteur, ce n’est jamais très agréable. En même temps, c’est là que la prise de risque se situe pour un acteur. Très souvent, il y a une fine frontière entre ce qui est ridicule et pas, puis si tu tiens et que tu arrives à passer cette frontière, tu peux tout d’un coup faire quelque chose de radicalement différent. Ça commence à devenir vraiment intéressant si tu arrives à aller au-delà de cette dimension. Pour ça, il faut risquer d’être ridicule et je l’ai été d’ailleurs. J’ai eu des moments au début du tournage où j’étais de très mauvaise humeur, très mal dans mes baskets, parce que je n’avais pas trouvé le personnage, que je n’étais pas bon et que je le savais en plus.
Tes choix en tant qu’acteur, de Noé à Gans, s’inscrivent dans un genre qui cherche à bousculer le cinéma français. C’est délibéré ?
Travailler avec Gaspar, ça a été une expérience incroyable. J’ai beaucoup de respect et d’admiration pour lui. Irréversible est un de ces films dont je suis très fier. C’est un auteur à part entière comme Kim. Le fait de jouer dans des films comme ça, ce n’est pas un calcul pour aller dans un sens ou dans l’autre, c’est vraiment lié à mes goûts. Je suis foncièrement attiré par ce genre de films même si j’ai encore un peu de mal à définir ce qu’est ce genre de films. Parce que j’ai l’impression que ce sont des films très différents les uns des autres. Mais il doit y avoir un dénominateur commun, quelque chose qui m’excite à chaque fois. C’est ce dont j’ai besoin pour me lancer dans l’aventure, car ça prend beaucoup de temps pour faire un film. Et puis, après, il faut le promouvoir, en parler. Si tu n’es pas en accord et si tu ne te reconnais pas dans le film, ça devient un peu douloureux.
Est-il facile de trouver des financements pour un film comme Sheitan ?
Bien sûr mais tout d’abord il y a des gens qui ont accepté de nous suivre parce qu’ils ont eu l’œil et le nez. Ils ont vu qu’il y avait un acteur qui pouvait rapporter de l’argent, ensuite parce qu’il y avait Kourtrajmé qui existait déjà. J’avais déjà participé à quelques courts-métrages du collectif, il existait deux dvds qui étaient sortis. Après, c’est en voyant leur boulot que j’ai compris qu’il y avait quelque chose à faire avec eux. C’étaient les deux éléments : le travail de Kim et de toute cette clique et puis le fait qu’il y ait un acteur bankable. Donc en fait, on ne l’a pas monté si difficilement que ça. On n’a le soutien d’aucune chaîne hertzienne évidemment, Canal+ nous a suivi, Mars le distributeur pareil, les ventes internationales Wild Bunch aussi.
Est-ce que ce film peut ouvrir la brèche trop discrète du cinéma fantastique en France ?
Deux choses. Premièrement, on a eu des films comme Haute tension et Saint-Ange. Dernièrement, il y en a eu plein quand on regarde bien. Des films plus ou moins aboutis parce que ce sont souvent des premiers films mais il y a toujours des choses stimulantes. Je trouve qu’il y a une patte en France dans le cinéma de genre. Maintenant, est-ce que Sheitan est un film de genre ? Est-ce que c’est un film d’horreur ? J’ai plus l’impression que ça emprunte les codes de tout ça mais ça ne fait que les détourner. Je vois plus en Sheitan un objet d’auteur mais transgressif. Et d’ailleurs je pense que c’est pour cela que ça suscite même auprès des gens, je pense aux forums sur lesquels j’ai été me promener, une telle jalousie et un tel énervement. Je me rappelle, il y a longtemps déjà quand que je présentais le réalisateur et que je demandais si les gens connaissaient Kourtrajmé, on me répondait que ce n’était pas du cinéma. Je l’ai entendu plein de fois alors qu’à mon sens, c’en est vraiment.
Le fantastique est un genre qui t’intéresse ?
Je suis passionné par tout, à partir du moment où c’est bien. Je ne suis pas un fan de western dans l’absolu mais faire un western, ça m’a beaucoup excité. Je n’ai pas de fantasmes établis. Je suis toujours à la recherche d’un truc qui va me surprendre et me donner envie de me bouger.
Tu penses que Koutrajmé est rejeté au sein de l’industrie ciné ?
Auprès des spectateurs, je ne sais pas parce que le film n’est pas encore sorti donc je ne m’en rends pas compte. Mais dans l’industrie, je sais que beaucoup de gens sont intéressés par cette boîte. Maintenant, je ne pense pas que ce soit un film Césarisable parce qu’il y a pas mal de gens qui risquent de passer à côté. Personnellement, je ne me sens pas rejeté, pas plus que sur Irréversible ou Le pacte des loups ou n’importe quel film un peu zarbi.
Quels sont les premiers échos sur le film ?
On a été en province et apparemment les réactions sont très bonnes. C’est bizarre parce que quand tu montres un film à un vrai public, si tu es dans la salle, tu vois le film à travers leurs yeux en sentant leurs réactions. Je crois que c’est ce qu’il y a de plus jouissif au cinéma avec jouer un personnage. Il y a des gens qui étaient terrorisés, qui poussaient des cris d’horreur et puis il y avait des gens qui étaient morts de rire. Toute la salle ne réagit pas de la même façon. J’ai remarqué aussi qu’il y avait souvent une gêne dans la salle ou des rires nerveux. C’est un peu le genre où tu regardes ton voisin pour savoir si tu as le droit de rire. Certains aussi préfèrent l’ignorer ou trouvent ça grotesque.
C’est étrange parce que le grotesque est complètement assumé dans le film.
J’ai un peu de mal à mettre une étiquette sur le film. C’est un objet trop bizarre pour le définir. Peut-être que c’est grotesque, peut-être que c’est trop transgressif. J’y vois une certaine poésie surtout.
Tu penses au plan final ?
Pas seulement. Je pense surtout au regard de Kim sur ses potes et sur sa génération. Je le trouve très bienveillant même s’il est dur. J’ai toujours aimé ça dans Kourtrajmé d’ailleurs, cette manière de montrer les faits en pointant le bon côté.
Tu comptes toujours poursuivre ta carrière américaine ?
Il y a Dérapages qui sort bientôt. En tant qu’acteur, c’est le pied de faire une carrière internationale. Ça touche plus de monde, ça donne plus d’opportunités. C’est un jeu. Je compte alterner les films français et américains. En terme de projets, en production, j’enchaîne sur le film de Romain Gavras, deuxième réalisateur du collectif Kourtrajmé. Peut-être que je jouerai dedans aussi, on verra. Et puis je travaille sur L’instinct de mort et L’ennemi public numéro 1 qui sont réalisés par Jean-François Richet.
On ne peut pas conclure sans parler du joli cameo de Monica dans Sheitan.
C’est amusant parce qu’elle joue ici le premier rôle qu’elle a eu au cinéma dans Dracula de Coppola. Je ne sais pas si c’est conscient ou non mais c’est comme ça que je le perçois.
