Mardi 12 Octobre, 15h00. Ambiance Wong-Karwaiesque : je déambule dans les corridors sombres de l’hôtel qui m’évoquent ceux de 2046, le dernier film de Wong Kar-Wai en forme de labyrinthe des passions dans lequel Tony Leung Chiu-Wai incarne un écrivain qui s’inspire de son environnement agité pour écrire un roman de science-fiction romantique baptisé 2046, le numéro de sa chambre d’hôtel. Dans le film, du moins. L’interview ne se fera pas dans la chambre 2046, mais au troisième étage, chambre 305… A un peu plus de 40 ans, Tony est souriant, simple, apaisé, zen. Au cinéma, il a mené une carrière exemplaire jalonnée de succès colossaux (de A toute épreuve de John Woo- 1992- aux Infernal Affairs d’Andrew Lau et Alan Mak – 2003), et de fictions plus intimes, plus confidentielles. Pourtant, c’est avec Wong Kar-Wai qu’il a décroché ses meilleurs rôles. Guerrier aveugle dans Les Cendres du temps, flic rongé par la solitude et le chagrin dans Chungking Express, amant homosexuel en proie au mal-être dans Happy Together, homme marié qui découvre les délices et les tristesses de l’amour platonique dans In the mood for love… Dans tous les Wong Kar-Wai, un seul sujet: l’amour. Et 2046 s’impose comme le fruit de ses amours exquises, le film-somme d’une collaboration de plus de dix ans entre un cinéaste perfectionniste et un acteur caméléon. Un film qui tient particulièrement à cœur à ce dernier qui ne s’est visiblement pas remis du festival de Cannes.
2046 est une sorte de film-somme de tous vos précédents. Comment Wong Kar-Wai vous a-t-il présenté son projet ?
C’est vrai que la plupart des gens comparent 2046 à une suite d’In the mood for Love voire même un mélange des Années Sauvages et de In the mood for love. Aujourd’hui, c’est supposé ne faire qu’un film somme parce qu’il regroupe tout ce que j’ai fait avec Wong Kar-Wai. Après avoir vu 2046, j’ai revu ces deux films et effectivement, quand on joue aux jeux des comparaisons, c’est vraiment intéressant (sourire en coin).
Outre Les Années Sauvages et In the Mood for Love, on pense aussi beaucoup à Chungking Express…
C’est amusant parce que je n’ai tourné que douze jours sur ce film. Wong Kar-Wai l’avait tourné pendant qu’il réalisait Les cendres du temps. Tout s’est passé très rapidement. A l’époque, j’étais célibataire, donc il y avait plus de dévouement de ma part et plus de disponibilité aussi. C’est Wong qui m’avait proposé de tourner dans le film en urgence. Il m’appelle et me tend le rôle. Je lui réponds « faisons-le! ». Maintenant, si Wong me dit qu’on tourne de nouveau un film en quelques jours, je lui dit « super, pas de problème, c’est quand tu veux ».
Qu’est-ce que cela vous a fait de retrouver Faye Wong, presque dix ans plus tard?
Je dois avouer que c’était une expérience totalement différente de celle que nous avions eu sur Chungking Express. Son jeu à elle s’est amélioré au fil des années. Sur Chungking Express, elle n’était pas aussi intéressante. Elle n’était pas habituée à jouer dans des films étant donné qu’à la base, c’est une chanteuse. A l’époque, sur le tournage, on voyait très bien qu’elle ne prenait pas de plaisir à jouer son personnage. Quand on faisait Chungking Express, elle ne manifestait aucun plaisir, elle ne souriait jamais (sourire) et se plaignait tout le temps parce qu’on tournait pendant toute la nuit et elle était très fatiguée. Avec le recul, je me dis que ce sont des réactions normales : elle n’était pas habituée à ces méthodes de tournage. Aujourd’hui, elle est plus posée, plus mature et notre relation a été bien plus fructueuse.
Comment Wong Kar-Wai vous a présenté le personnage ?
A l’origine, Wong Kar-Wai voulait que je reprenne le même personnage de monsieur Chow qu’on voit déjà dans In the Mood for Love. Le personnage de 2046 est un playboy assez cruel qui a du vécu et s’évoque ses souvenirs. Il fallait qu’au fil des années, je change ma façon d’être, ma façon de marcher, de me comporter, de parler, modifier le tempo… Bref, remettre en question tout mon jeu d’acteur. Et d’une certaine façon, c’était très difficile parce qu’on n’est pas nécessairement conscient quand on joue un rôle. Je devais jouer différemment de ce que vous avez fait auparavant et c’était assez éprouvant. C’est comme si toi là maintenant tu me demandais d’être Tony Leung de différentes façons. Pour accentuer cette transformation, j’ai demandé à Wong Kar-Wai de porter une moustache (il rit). Cela me donnait la sensation d’être un homme différent, un nouveau mec. C’est sans nul doute l’un des rôles les plus durs de ma carrière. Non seulement parce que je n’étais pas très conscient des efforts que je faisais, mais aussi parce que je manquais de distance par rapport à mon travail. Alors, au début, on a du mal à s’accommoder à ce nouveau jeu mais après, on finit par s’y habituer. Seulement, le problème, c’est qu’on a travaillé sur une durée trop longue. Le tournage a duré quatre ans. Et entre temps, j’ai enchaîné d’autres films, je n’allais pas passé ma vie avec Wong Kar-Wai et il fallait que je jongle, que je reprenne le personnage et je me retrouvais finalement face aux mêmes problèmes de réadaptation. Je ne sais pas si tu imagines… Sur le coup, je trouvais le tournage éreintant, presque insupportable. Mais, forcément, au final, on se dit que c’est quand même jubilatoire de se lancer des défis pareils, non ?
Pour parler des actrices, avec qui vous êtes-vous le mieux entendu ?
Tu veux me créer des ennemies ? (rire). Comme leurs personnages dans le film, elles sont toutes tellement différentes. Le moins que je puisse dire, c’est que travailler avec chacune d’elles vous apporte quelque chose. Faye Wong, on en a déjà parlé, je la connaissais de Chungking Express. Elle n’a pas de vraie expérience mais elle est plus naturelle. Mais c’était la première fois que je travaillais avec Gong Li, qui est expérimentée et impressionnante. Je la connaissais qu’à travers ses films. La première scène que nous avions à tourner ensemble était celle du baiser. Zhang Ziyi, quant à elle, est plus impulsive, plus excitée, un peu comme dans le film. Finalement, Wong a reflété chacune de leurs personnalités à travers leurs personnages. Zhang Ziyi est très proche du personnage dans 2046, et vous pouvez ressentir son énergie…
Peut-on dire que l’écrivain que vous incarnez est une projection du Wong cinéaste ?
Tous les passages où on me voit écrire pendant le film viennent directement de Wong. Quand je faisais ces scènes, je pensais constamment à lui. Sur quatre ans, forcément, nous ne travaillions pas tous les jours et quand il ne travaillait pas, il écrit, beaucoup, tous les jours. Il dort même parfois sur son bureau et quand il se réveille, il écrit encore. A chaque fois que j’allais le voir, il écrivait encore et encore, tout le temps, constamment. A ce moment-là, quand on voit mon personnage écrire, s’inspirer de ce qui l’entoure pour créer, je l’incarnais lui. Je n’étais plus monsieur Chow, j’étais lui, de la même façon lorsque je lis le chiffre écrit sur la porte et donne le titre à son roman. 2046 est l’un des films les plus personnels de Wong.
Vous êtes son acteur fétiche. Que retenez-vous de ces années de travail avec lui ?
Travailler avec lui, c’est quelque chose d’éprouvant. Ne serait-ce parce qu’à chaque fois, les dates de ses tournages sont imprévues et qu’il favorise l’improvisation. A chacun de ses tournages, on est très perdu mais en même temps séduit. On est même au bord d’abandonner ou même de supplier qu’il nous en dise plus. On ne se sait pas où on va parce qu’il change ses histoires même pendant les prises et il ne nous renseigne pas sur ses décisions. Mais, malgré ces conditions vraiment spéciales, je dois avouer que j’ai toujours été enthousiasmé de collaborer avec lui.
Votre filmographie est vraiment scindée en deux avec d’un côté les films populaires comme A toute épreuve et Infernal Affairs ; et de l’autre, des films plus cérébraux. Dans quel registre vous épanouissez-vous le plus ?
Les deux. J’aime le fait d’alterner les genres d’autant que ce n’est pas vraiment comparable. Mais il y a un fait que je ne peux pas nier: quand vous travaillez avec Wong Kar-Wai, c’est tellement intense que vous avez un besoin fou en tant qu’acteur de trouver des scénarii qui soient écrits d’une traite, presque calibrés, en avance, pour qu’on puisse se faire une idée du personnage et ainsi le performer. Ou du moins avoir le temps nécessaire pour le préparer.
On a entendu parler de John Woo récemment qui aurait exprimé son désir de travailler avec vous sur son prochain film, The Battle of the Red Cliff. Est-ce qu’il vous a contacté ?
Non, je n’ai pas de projet avec John Woo. En revanche, je serai sur le prochain film de Wong Kar-Wai, celui qu’il tournera après The Lady de Shanghai avec Nicole Kidman et Takeshi Kitano. Ce sera un film policier avec pas mal d’action.
Autrement, Hollywood, c’est quelque chose qui ne vous attire toujours pas ?
Non, cela ne m’intéresse pas d’avoir une carrière là-bas. Je ne vois pas l’intérêt d’établir une réputation à Hollywood, je préfère faire des films dans mon pays pour d’autres pays. Cela étant, je dis ça mais si un scénario me vient d’Hollywood et qu’il suscite mon enthousiasme, pourquoi pas mais je ne recherche vraiment pas de reconnaissance particulière là-bas
