Partie 3. Où l’on apprend que le cinéma israélien vaut bien un Bond. Et que les films de cannibales finiront bien par entrer au MOMA.
Par ordre d’apparition au micro : Christophe Lemaire, Frederic Albert Levy, François Cognard.
Quand le reste de la presse cinéma française se met à reconnaître des gens que vous avez soutenus, vous vous dites « Ah, enfin ! » ou « Mais pourquoi ne s’y sont-ils pas mis avant »?
C.L: C’est forcément énervant. Et ne concerne pas que la presse. Quand Cannes passe Dracula 3D d’Argento en séance de minuit, je me demande pourquoi ils ne l’ont pas fait avec Suspiria des années plus tôt. Et du coup, je me dis, que plutôt que ce nanar, ils ne jouent pas plutôt un coup d’avance en montrant les films de Ben Wheatley. Ou simplement aller chercher les nouveaux… Et en même temps, c’est très difficile de vouloir comparer l’époque de Starfix et l’actuelle. Nous, on avait trois films à la télé par semaine, Canal plus allait tout juste exister… Aujourd’hui, les mômes croulent sous l’offre de films entre la télé et le Net. Si on faisait Starfix aujourd’hui, je ne suis pas sur que ça aurait du sens qu’il soit consacré au cinéma, mais plutôt aux séries ou même la réalité virtuelle. On sait déjà que c’est là que ça va se jouer.
F.A.L : La question de faire un Starfix aujourd’hui se pose, mais elle est absurde. Ne serait-ce que parce que si on devait faire une revue de cinéma aujourd’hui, elle serait beaucoup plus négative que Starfix ne l’a jamais été. L’une de ses forces a aussi été d’être majoritairement positive, enthousiaste. Or c’est devenu quasiment un credo pour la critique aujourd’hui d’être négative, ce qui n’a aucun intérêt. Pour moi, un bon critique aujourd’hui, c’est celui qui écrit ou dit: bon ce n’est pas un très bon film, mais sur ces cent minutes, y’en a dix qui valent vraiment le coup d’être vues, et voici pourquoi. Sans compter en face de ça, le manque d’imagination et de créativité de beaucoup de films actuels.
Ça peut expliquer l’impression que j’ai eu en lisant dans Le cinéma de Starfix ce qui est censé être un numéro contemporain. Même quand ils utilisent des films récents, comme par exemple Mad Max Fury Road dans l’article de Gans, il n’est jamais vraiment question du cinéma actuel, mais d’un bilan du passé….
F.A.L : Je ne suis pas d’accord avec ça… Pour citer mon cas personnel, j’ai écrit sur Bond, parce que comme m’avait dit Walter Hill une fois: « même si je fais un film qui m’intéresse, si je suis sûr que je vais faire perdre de l’argent à mes producteurs c’est malhonnête ». Un éditeur est venu nous proposer ce livre, mon boulot c’est qu’il y gagne un peu de sous. Maintenant, aujourd’hui, et tu peux l’écrire, c’est vrai que ce qui m’intéresse vraiment, c’est les cinémas israélien et allemand. J’aurais pu en parler mais je crois que ça n’aurait pas été très honnête vis à vis des gens qui vont acheter un bouquin sur Starfix. Ça ne veut pas dire que je suis malhonnête en écrivant sur Bond, que j’aime toujours autant, même si je préfère largement n’importe film d’Eran Riklis à Spectre, mais qu’il fallait maintenir une continuité avec le cœur de la revue. Par ailleurs, faire un numéro contemporain de Starfix, ça veut dire quoi? Qu’il aurait fallu parler des films sortis dans les six derniers mois? Dont les trois quarts sont déjà oubliés? Ça aurait été un peu fadasse pour tout le monde.
C.L : Il nous arrive de voir débarquer des cinéastes et de se dire que si on faisait Starfix aujourd’hui, on en parlerait. Des gens comme Ben Wheatley, Adam Wingard, Stefano Sollima ou…
F.C : … Jérémy Saulnier. Mais lui, Starfix n’en aurait pas parlé au moment de Blue Ruin mais de Murder Party, son véritable premier film, parce qu’il s’y passait déjà quelque chose. On peut y voir que ce garçon n’est pas un faiseur de gore comme les autres.
C.L : Par ailleurs, notre éditeur veut vendre autant un livre sur Starfix que sur les années 80… La commande était aussi que ce bouquin soit essentiellement rétro.
En parlant de rétro. L’énorme boum du cinéma de patrimoine, fait qu’on réhabilite beaucoup plus facilement aujourd’hui des cinéastes méconnus. Qu’en pensez-vous?
F.C : Ça a ses limites. Ça me gonfle un peu qu’on fasse le énième article sur Fulci ou sur les maîtres du cinéma d’horreur italien et qu’il n’y ai toujours rien sur Andréa Bianchi, rien sur Cesare Canevari et tant d’autres. Aujourd’hui avec le net ou les éditions étrangères de DVD, on a le temps de découvrir leurs films comme ceux de beaucoup d’autres. La vraie qualité d’un journaliste de cinéma aujourd’hui devrait être de renifler immédiatement un nouveau talent qui débarque ou d’avoir l’honnêteté de retracer les filmographies de ceux à côtés desquels on est passé.
Justement, est-ce qu’aujourd’hui vous accordez de l’importance à la critique, est-ce que vous les lisez?
C.L: Non. la critique m’emmerde de plus en plus. Elle est souvent bien écrite, mais lisse. Juste avec le mots dans le bon ordre et les virgules bien placées. Une critique de lue c’est un bout de temps perdu pour voir un film. En fait je préfère aller sur des blogs (comme Chaos Reigns justement) ou lire certains fanzines , car ils sont faits sous l’emprise de la passion, sans barrière ni contrainte de rentabilité ou de feuillets hyper calibrés. Une forme de liberté quoi ! Je télécharge pas mal, illégalement certes, mais pas des Harry Potter ou ces Marvellerie de merde. Plutôt des films psychotroniques italien ou espagnols dont les photos, découverts naguère dans des revues comme Creepy ou Vampirella, me faisaient fantasmer naguère set qui ne sont jamais sortis en France. Et qui sont sous titré par des geeks. Le seul moyen de les voir pour moi qui ne parle aucune autre langue que le français ! Et pour les films récents, je retourne à quelque chose de basique: je ne veux rien savoir en amont, mais être attiré par une image ou un titre. ça me renvoie à mon adolescence, quand j’allais voir Rollerball uniquement parce que l’affiche, ce poing de métal hérissé, m’avait fasciné. Et ça marche : juste en ayant vu une photo, j’ai chargé un film d’exorciste coréen The Priests, dont je n’avais jamais entendu parler. Et c’est un truc incroyable. En fait, si tous les films que je regarde chez moi en téléchargement, sur le câble (je suis abonné à toutes les chaines ciné) et en dvd (je continue d’en acheter plein . Mais uniquement dans les brocantes et à 1,50 euros maximum!) étaient en salles, j’y serai beaucoup plus souvent.
F.A.L : A leur décharge, critique devient un métier ingérable par l’anarchie de la distribution. Personne ne peut vraiment dire pourquoi certains films sortent en salle alors qu’ils pourraient se contenter du marché DVD et ça marche dans le sens inverse.
F.C : Je le vois en tant que producteur. J’essaie de faire des films différents, comme ceux de Cattet & Forzani, mais quand ils arrivent en salle, ils doivent se battre contre vingt autres nouveautés. Ce n’est plus tenable. Il faut essayer de faire circuler les films différemment aujourd’hui, trouver des formes alternatives à la salle: le e-cinema, la VOD ou même les festivals. Je reste épaté qu’Amer soit un film extrêmement connu à l’étranger. Il y a peu j’étais à Bruxelles pour des rencontres de coproduction et je me suis retrouvé face à des cinéastes allemands, turcs ou canadiens qui me disaient « ah oui, c’est vous qui avez produit Amer!« . Alors qu’en salle en France, on a fait quoi, 4 000 entrées…
Le corollaire de ces sorties alternatives, c’est qu’elles auraient besoin d’une presse, ne serait-ce que pour indiquer à leurs spectateurs potentiels que ces films existent et où les trouver… Là où la presse cinéma ne voit très majoritairement que par la salle. Comment pourrait-elle se réinventer ?
F.C : J’en sais rien mais il faut que quelqu’un continue à jouer les courroies de transmission. Par des signatures, des partis pris, des plumes curieuses. Et ça peut aussi être en vantant les trucs qu’en étant horripilant. A l’époque de Starfix, ça marchait très bien avec Télérama: il suffisait qu’ils détestent un film pour qu’on s’y rue. C’était un indicateur fantastique: et, tu peux vérifier, avec leurs papiers sur les premiers Lynch, les premiers Cronenberg et tant d’autres, ils avaient un goût sur pour viser à côté de la plaque ! (rires)
Le Cinéma de Starfix, Editions Hors Collection. Le 20 octobre.
BONUS CHAOS
J’ai une demande du chef, quel serait votre top 10 chaos?
C.L : Ouh là, c’est dur, dix films??? Faut y réfléchir et qu’on te rappelle…
Ou alors, un seul.
C.L : Nicolas (Boukhrief) t’aurait surement répondu Les Cannibales.
F.C : Le Déodato ?
C.L : Non, le De Oliveira !
F.A.L : Ah bon, ben alors, moi je dirai bien Les cannibales de Liliana Cavani. Parce que c’est une relecture d’Antigone de Sophocle, qui est une référence pour moi. Et la musique de Morricone est pas mal. Pourtant je n’aime pas beaucoup le cinéma de Cavani, mais ce film-là, si.
F.C : Mais on a pas dit un top cannibales, hein !
C.L : Ben pourquoi pas ?
F.C : Ah ben si on va par là, j’aime énormément Grave de Julia Ducourneau, qui parle de cannibalisme comme personne ne l’a jamais fait.
F.A.L : Et vous oubliez Terreur Cannibale, d’Alain Deruelle. J’ai fait les bonus pour le Blu-ray américain…
F.C : Y’a un Blu-Ray américain de ce truc ?!? Pff. Et pourquoi pas une rétro au MOMA ?
(Rire général).
