Après Cashback, le réalisateur Sean Ellis voit des doubles maléfiques dans The Broken, étrange élégie mortifère, controversé lors de sa présentation au dernier festival de Gérardmer, qui opte pour une atmosphère malaisante (plus le temps dure, plus la respiration s’accélère), un refus du spectaculaire et une absence totale de psychologisme. Des parti-pris qui peuvent déranger ou fasciner, selon les cas. Mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, Ellis n’est pas un ignare qui s’exerce dans le fantastique uniquement pour fréquenter le genre, sans en connaître les règles. Bien au contraire : ses idoles se prénomment John Carpenter, David Cronenberg, Alfred Hitchcock et Roman Polanski. Parmi les films qui lui ont foutu une peur bleue, il cite volontiers L’exorciste, Alien, La malédiction, L’échelle de Jacob, Ne vous retournez pas, Lost Highway et The Thing. Des œuvres qui dans la majorité des cas reposent sur des récits purgatoires où des personnages paumés entre paradis et enfer cherchent leur identité morcelée. The Broken s’inscrit dans cette continuité, à ses risques et périls. Content de l’expérience, Sean Ellis travaille déjà sur un nouveau projet : une comédie horrifique qui serait une symbiose idéale entre Cashback et The Broken. Vues les réussites de ses deux premiers essais, on a hâte de le voir confirmer.
Dans Cashback, qui est présenté comme un teenage-movie mélancolique, il y a une scène marquante où le personnage principal est poursuivi par un mystérieux double. Vous annonciez déjà The Broken ?
Oui. En fait, j’ai écrit le scénario de The Broken longtemps avant Cashback, en 2001 pour être précis, et dès le départ, j’avais la ferme intention de réaliser un film fantastique reposant sur l’idée du double : un personnage qui se voit dans la rue. D’un point de vue narratif, le scénario réclamait suffisamment de substance pour tenir à la fois du surnaturel, du thriller et de l’horreur sans en réciter les codes. Il était tellement visuel que j’ai dû attendre de me performer et de travailler sur d’autres sujets avant. C’est de là qu’est née l’idée d’étirer mon court métrage, Cashback. En cela, Cashback était une sorte de première étape qui m’a permis de faire The Broken. Je me sentais beaucoup plus à mon aise d’un point de vue visuel. A l’arrivée, ce premier long métrage était surtout un prétexte pour annoncer The Broken qui en théorie peut être vu comme mon premier long métrage. Cela fait maintenant cinq ans que j’ai travaillé dessus.
Le film semble à l’abri des modes et des conventions.
Au risque de me prendre très au sérieux, je voulais que le traitement soit extrêmement sobre dans la veine des premiers films de Roman Polanski ou de Ne vous retournez pas, de Nicolas Roeg, qui reste mon influence majeure. J’adore la manière dont ce cinéaste organise un film fantastique sans qu’à aucun moment on essaye de se poser des questions sur la véracité des événements. On est toujours entre deux eaux et c’est ce climat de limbes qui me séduit. Il ne faut pas s’attendre à un écran barbouillé de sang en allant voir The Broken, je ne voulais pas d’un film provocant qui cherche à faire peur avec des artifices tendance et je voulais au contraire revenir vers le cinéma fantastique qui a marqué mon enfance. Un cinéma qui n’avait pas peur d’être audacieux ou très éprouvant. J’aime le cinéma d’horreur adulte qui donne la possibilité au spectateur de réfléchir comme Possession d’Andrzej Zulawski dont j’ai repris – inconsciemment d’ailleurs – un plan. En terme d’influence, je me suis également beaucoup inspiré de la littérature gothique d’Edgar Allan Poe.
La construction ressemble à une fugue mentale. Vous n’aviez pas peur de prendre le spectateur à rebrousse-poil ?
Si. Mais il faut considérer ça comme une marque d’ambition pour le spectateur. Je ne veux pas qu’il gobe des informations, de la même façon que je refuse tout ce qui peut paraître trop démonstratif. Je veux toujours jouer sur la suggestion, sur ce que l’on a vu et ce que l’on croit voir. Suggérer est plus dur à faire et plus intéressant à voir. Toutes les scènes étaient dans ma tête et le film reflète toutes les choses bizarres qui peuvent se tramer parfois dans le cerveau, comme lorsque vous écoutez un morceau de musique et que soudainement des images réapparaissent de manière obsessionnelle. Regarder The Broken revient à écouter de la musique aérienne et planante. La plus grande difficulté a été d’accoucher ces sensations d’évasion onirique à l’écran. Je me suis rendu compte que ce que vous pensez pouvoir faire n’est pas nécessairement ce que vous réussissez à faire. L’accident de voiture a été la scène la plus délicate à tourner parce que je voulais que ça ne ressemble à rien de ce que j’avais déjà pu voir en tant que cinéphile. Nous l’avons réalisé avec six caméras et quatre voitures.
Quel est votre rapport à la représentation de la peur et de l’horreur au cinéma ?
Je regarde des films d’horreur depuis que je suis enfant. J’ai été très influencé par Alien, de Ridley Scott que j’ai vu à 13 ans. J’ai été ébloui par l’esthétisme, les dialogues, la réalisation. Et à chaque fois, j’ai cherché dans mon parcours de cinéphile à retrouver cette émotion-là. J’ai essayé de créer ça avec The Broken tout en étant conscient que le résultat ne fera pas l’unanimité. Certains le trouveront trop froid, d’autres raté ; tout dépend en réalité de la sensibilité du spectateur, à sa capacité à s’ouvrir aux propositions de cinéma qu’on lui offre. Mais si je devais trouver une formule adéquate pour le définir, je dirais qu’il s’agit d’un cauchemar éveillé. L’impression de ne pas être soi-même, les théories paranoïaques, les regards livides… Beaucoup des éléments de The Broken me terrifient. Je me souviens qu’enfant, j’avais été traumatisé par un épisode de la série Hammer House of Horror qui s’appelait The Two Faces of Evil. Ceux qui ne l’ont pas vu ne savent pas à quel point c’est effrayant.

