Voix française de l’alien dans Paul, Philippe Manoeuvre, connu pour son érudition musicale, prouve aussi qu’il est bon cinéphile…
Quel genre de cinéphile êtes-vous?
Aujourd’hui, je ne vais voir que des films d’action. Rien d’autre. Pour moi, les grands réalisateurs comme Pier Paolo Pasolini ou Federico Fellini n’ont jamais été remplacés par la nouvelle génération. Les seuls genres un peu vivants, ce sont l’action, la science-fiction et le film policier. On considère moins ces films comme des œuvres d’art mais ils n’en restent pas moins inventifs. Faut pas m’en vouloir mais par exemple, je n’ai pas vu Bienvenue chez les Ch’tis. J’organise mon petit monde. Et il y a un certain nombre de sorties dont je me dispense, je m’autorise à ne pas y aller. C’est un petit peu ça qu’on pourrait dire. Récemment, j’ai été voir Kick-Ass, The Green Hornet… J’ai pas des goûts «strange», je vais généralement voir ce que tout le monde va voir. Après, j’ai des coups de cœur. Il y a des films marrants et intéressants sortis ces dernières années comme American Trip, que j’ai découvert en DVD : c’est absolument génial, hilarant, rock n’roll. Comprenez, on peut pas se plaindre, il y a des films rock qui se tournent. L’une de mes plus grandes découvertes ces dernières années, c’est Southland Tales. Ça, c’est un grand film.
Par la passé, vous avez traduit des romans de Hunter Thompson et Hubert Selby Jr. Que pensez-vous de leurs adaptations au cinéma?
Je trouve ça plus ou moins bien. J’ai regardé ça avec curiosité. Vous savez, tous ces films ressemblent à des bandes-annonces pour les livres. Las Vegas Parano, ça a fait beaucoup d’entrées en France et ça a familiarisé beaucoup de monde avec Hunter Thompson. C’est une bonne chose que ce film existe parce qu’il donne envie aux gens de lire des livres ! Mais je trouve qu’en termes d’adaptation, la plus convaincante, c’est Requiem for a dream. C’est vraiment puissant.
Paul rend hommage à tout un pan du cinéma américain de science-fiction. C’est ce qui vous a plu ?
Carrément ! C’est dans mes cordes, et ça me rappelle l’époque où j’étais rédacteur en chef de Métal Hurlant ! C’est la grande époque du cinéma de science-fiction qui a explosé à la fin des années 70 et au début des années 80. Les gens pouvaient voir Star Wars, Alien, Rencontre du troisième type, E. T. Très malignement, les scénaristes de Paul expliquent que c’est l’extra-terrestre qui a conseillé les réalisateurs pour décrire le fonctionnement des aliens. Sinon, y a plein de musique, plein de trucs cultes. Si on n’a jamais vu un film de science-fiction, on risque d’adorer. Si on les a tous vus, on va retrouver des allusions. C’est ce que l’on appelle communément un « film de nerds ». On sent que les types qui ont fait ce film aiment cette culture, profondément. J’étais un des premiers à avoir essayé de la transmettre. Métal Hurlant et Rock N’Folk, c’est la culture geek des années 70. On ne peut pas revenir là-dessus, je revendique mon strapontin…
Quels sont les films qui vous ont marqués lorsque vous les avez découverts en salle ?
Je dirais L’inspecteur Harry. Le premier. C’était punk, dans le feu de l’action. A l’époque, le film s’était fait crucifier. Des années après, Eastwood était devenu le plus grand réalisateur américain avec Bird et la presse nous engageait fortement à le redécouvrir. C’était à se tordre ! Je me souviens très bien que quand on allait voir L’inspecteur Harry, c’était limite : on était bon pour l’armée, on avait tout faux parce que ça représentait tout ce qui n’allait pas en Amérique. Sinon, je garde des souvenirs très forts d’En quatrième vitesse (Robert Aldrich, 1955) et The Killers (Don Siegel, 1964). J’ai longtemps suivi la carrière d’Alex Cox. J’aimais beaucoup Repo Man, un peu moins Sid et Nancy. C’était vraiment un réalisateur rock n’roll. Il devait d’ailleurs faire Las Vegas Parano mais ça s’est très mal passé avec Hunter Thompson : Cox voulait incruster un passage en dessin animé et pour Thompson, le dessin animé, c’était du Mickey Mouse et ça s’est très mal fini. Depuis, on n’a plus trop de nouvelles…
Quels sont les films rock que vous préférez ?
The Doors avait bien rempli sa fonction. A la sortie, tout le monde avait gueulé «C’est une honte, c’est un scandale». Finalement, il était bien, ce film. Il a ouvert la porte. Ça a été le déluge après. Val Kilmer avait fait un boulot incroyable. Kurt Russell aussi aurait pu faire un bon Jim Morrison. John Carpenter devait réaliser la vie de Jim Morrisson avant The Thing. Les capitaux n’étaient pas arrivés, Kurt avait commencé à grossir et à garder la barbe. Il avait un pur look de Jim Morrison. Un jour, je rencontre John Carpenter et je lui demande : « Pourquoi Kurt Russell ressemble à Jim Morrison dans The Thing ? ». Et là, il a failli tomber de sa chaise. Il m’a répondu : « Parce qu’on a failli faire la vie des Doors !». Au dernier moment, ils n’ont pas eu la musique, donc le projet est tombé à l’eau.
Et le film que vous pensez être le seul à aimer ?
Calmos, de Bertrand Blier (1976). Je hurle de rire ! Pour moi, c’est la suite des Tontons Flingueurs, un cran au-dessus. A l’époque, Bertrand Blier était comme Dany Boon : il venait de faire un gros succès avec Les Valseuses et il a fait ce qu’il voulait. On n’a ça qu’une fois dans sa vie. Il a quand même pu construire une chatte de quarante mètres de haut en pensant «Marielle et Rochefort vont être engloutis dans un vagin». Et les autres ont répondu : « Pas de problème ! » (il se marre). On ne savait pas si c’était de la science-fiction ou de la parodie. C’est quand même un cas unique dans l’histoire du cinéma français.

