Auteur d’une trilogie très bizarre (Left Bank, Dirty Mind et The Waste Land, le seul qui ne soit pas encore sorti), Pieter Van Hees s’impose comme une révélation. Ses deux premiers longs-métrages seront présentés à L’étrange Festival. On l’a rencontré au NIFFF où l’on avait déjà eu le coup de cœur pour son travail.
Quel est votre parcours avant Left Bank ?
J’ai réalisé des courts-métrages de différents genres, des films qui tiennent à la fois de l’arty et de l’exploitation. A l’époque, je m’inspirais beaucoup du théâtre flamand. Ce dont je me suis rendu compte, c’est que j’aime travailler avec les acteurs. Pour moi, c’est la base. Tout part de ça et mon travail consiste à les mettre à l’aise. On peut facilement paniquer lorsqu’on se retrouve seul face à une caméra. Pour les scènes de sexe de Left Bank, j’étais auprès d’eux. Faire l’amour dans la vie est quelque chose de génial. Mais au cinéma, ce n’est pas si fréquent de voir des acteurs qui font l’amour en prenant leur pied. Pour masquer le malaise, on peut raccourcir la scène ou mettre de la musique. Et on voulait vraiment dès le départ qu’il se passe quelque chose entre eux. Ce qui aidait, c’est que l’acteur et l’actrice se plaisaient. Au départ, les scènes érotiques devaient être encore plus longues et on les a faites en deux prises.
Left Bank marque le début d’une trilogie…
Left Bank est la première partie d’une trilogie sur l’amour et la douleur. Si on devait lui donner un sous-titre, ce serait « le corps ». A l’école de cinéma, je faisais un court-métrage chaque année. Pour passer au long, j’ai réfléchi et ce fut laborieux. J’ai commencé à écrire un premier scénario, puis un second et enfin un troisième. Les histoires avaient des points communs. Au lieu de choisir le meilleur des trois, j’ai préféré tous les prendre. J’ai commencé en 2002 pour Left Bank et Dirty mind. Entre temps, j’ai évolué, j’ai eu deux enfants et je suis devenu un peu une autre personne. The Waste land, le troisième volet reflète ce que je suis et je pense à l’heure où je vous parle. Left Bank soulève une question romantique : comment trouver le grand amour ? Dirty Mind s’intéresse aux jeunes trentenaires en s’axant essentiellement sur les problèmes sentimentaux (aimer une autre personne que celle avec laquelle on est). The Waste Land se focalise sur la crise de la quarantaine. Même s’ils contiennent des éléments de genre, ces films-là sont avant tout très personnels.
Quel regard portez-vous aujourd’hui sur Left Bank ?
Le cinéma flamand récuse la théorie. On est flamand, on ne parle pas trop et on boit beaucoup de bière. Chacun essaye de mener sa vie, tout le monde souffre. En faisant des longs-métrages, on souffre encore plus et on essaye de traduire ça en film. J’ai tourné Left Bank avec 700 000 euros pour un tournage de 20 jours. Quand je le revois aujourd’hui, je me rends compte à quel point rien n’était clair dans ma tête. Si je devais le refaire, je supprimerais tout ce qui est trop explicatif. En revanche, quand le film éclaircit des zones d’ombre sans avoir recours aux dialogues, je trouve ça très bien.
Comment avez-vous travaillé la bande-son ?
Pour la fin, je voulais absolument Hurt chanté par Johnny Cash, qui est à la base un morceau de Nine Inch Nails. Je trouve cette chanson terriblement romantique, douce en apparence, cruelle en substance. J’ai finalement choisi du Beth Gibbons : la voix et sa musique accentuent la mélancolie. Les spectateurs peuvent choisir selon leur sensibilité : soit ils voient une fin heureuse, soit une fin triste. Et c’est exactement ça le film. Le mal fait le bien et le bien peut faire le mal. On n’avait pas d’argent ; donc j’ai envoyé directement le film à Beth Gibbons pour qu’elle le regarde. Elle l’avait beaucoup aimé donc elle a accepté.
Quelles sont les principales différences entre Left Bank et Dirty Mind ?
Dirty Mind est sorti en Belgique il y a quelques mois. Pour moi, c’est le même film que Left Bank, mais je crois qu’il n’y a que moi qui comprend les liens entre les deux. Les thèmes sont assez similaires : ça raconte la même histoire d’amour avec un même personnage qui cherche un double. Le style est cependant différent : Dirty Mind est proche d’une comédie tragique alors que Left Bank était plus ancré dans le fantastique.
Pourquoi avez-vous commencé par un film fantastique ?
J’ai choisi de faire le genre un peu par hasard. Tout part des personnages. A partir de là, je peux décider du genre et de la manière dont je vais le développer. Au départ, je voulais faire un thriller sur un personnage atteinte d’une maladie cérébrale, générant un dédoublement de personnalité. Progressivement, c’est devenu une comédie. Dans Left Bank, en revanche, on entre dans sa tête et ce que l’on voit résulte de ses angoisses. C’est pour cette raison que ça devient un film fantastique.
On s’évoque les premiers Roman Polanski. Vous revendiquez ?
Roman Polanski a été une référence inévitable. C’est lui qui a inventé ce genre d’horreur psychologique. Avant, c’était des monstres et des effets spéciaux. Il y a des artistes comme David Lynch qui sont également inévitables lorsque l’on traite ce genre de sujet. Avec mon équipe, nous avons beaucoup regardé de films asiatiques, en particulier japonais. Je pense à Ring et à Dark Water de Hideo Nakata. Ce que j’aime dans ce cinéma-là, c’est qu’il ne repose pas sur une intrigue. Il y a une dimension plus spirituelle et Nakata construit le rythme de manière très singulière.

