[INTERVIEW] PAUL HAMY, SUPERSTAR CHAOS DE « L’ORNITHOLOGUE »

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Vous l’avez certainement vu dans Suzanne, Elle s’en va, Un Français. Mais vous ne l’avez jamais vu comme ça. Dans L’ORNITHOLOGUE, Paul Hamy incarne un toqué d’oiseaux se métamorphosant en Saint Antoine, celui de Lisbonne et de Padoue (1195-1231). Entre le dernier Grandrieux, le présent João Pedro Rodrigues et le prochain O.J. Ossang, le comédien explose tous les codes du chaos. Et on aime ça.

Comment avez-vous découvert le cinéma de João Pedro Rodrigues?
Paul Hamy: Je ne connaissais pas du tout son cinéma. J’ai lu le scénario de L’ornithologue dans un premier temps. J’ai vu ensuite O’Fantasma et La dernière fois que j’ai vu Macao, deux films très différents. J’aime la manière très douce et très plastique dont il approche les choses. C’est drôle car quand j’ai recherché un streaming pour voir O’Fantasma, la meilleure qualité disponible était sur XVidéos. J’avoue que je trouvais drôle et subversif de trouver le film d’un auteur aussi pointu que lui sur ce site. J’étais un peu gêné pour les scènes de nu dans L’ornithologue. Je n’en avais jamais tourné auparavant. Au final, je ne regrette rien. C’était un bel apprentissage d’acteur que de se donner complètement au réalisateur. Dans les faits, je n’ai rien en commun avec João Pedro Rodrigues. Dans L’ornithologue, je lui ai plus donné qu’il m’a pris. Dans ses précédents films, Pedro cherchait une métamorphose quitte à se couper du monde extérieur et à se replier sur ses obsessions. Dans ce film, cette idée consistant à se retirer du monde pour faire sa mue a lieu de façon différente. L’ornithologue est moins sombre que les autres films de Pedro. Certes, le film va vers la mort mais avec jouissance.

On vous a récemment vu chez Philippe Grandrieux (Malgré la nuit) et on vous verra prochainement chez O.J. Ossang (9 doigts). Vous vous spécialisez dans l’underground?
Paul Hamy: Il y a d’une part l’intuition du réalisateur et d’autre part ce que je donne en tant qu’acteur. Je définis ce lien comme familial. Je suis fier d’avoir accès à ce genre de réalisateurs et je suis honoré que ces réalisateurs viennent à moi. J’ai découvert ce cinéma underground sur le tard. Si j’aime le regarder, j’aime surtout comprendre la fabrication, comment il se créé et fonctionne. De manière générale, je suis fasciné par les gens qui font le cinéma. J’ai cette liberté d’être un jeune acteur qui n’a pas encore fait beaucoup de films et de ne pas être très connu. Que ce soit chez Grandrieux, Rodrigues ou Ossang, ce sont des rôles forts qui expriment la voix d’un réalisateur. J’aime en faire partie. Mais je ne reçois pas que ce genre de propositions. Je reçois de tout. De la comédie romantique, de la comédie musicale, du film d’époque. Quoique, L’ornithologue est un film d’époque, quelque part. João Pedro Rodrigues le considère d’ailleurs comme un film d’époque car nous avons tourné dans un lieu où les arbres avaient 700 ans.

Le film a l’art de mélanger les genres. On pense beaucoup au western.
Paul Hamy: Normal. Les westerns étaient la grande influence. Pedro me parlait beaucoup de l’homme seul dans la nature, au cœur du paysage. Comment l’homme seul est lui-même paysage quand il appartient aux grandes étendues, comment il est lui-même l’horizon. La mutation du personnage que j’incarne se fait par le sacrifice. Un lent sacrifice. Une lente désincarnation dans la douleur. Pour ne plus rien sentir. Une sorte de recherche: qu’est-ce que ça signifie d’être dans la vie dans la nature, avant même d’être un homme ou d’être un animal? Et, au fond, qu’est-ce que ça signifie de vivre d’amour et d’eau fraiche?

Que conservez-vous du tournage de Malgré la nuit?
Paul Hamy: Philippe Grandrieux et moi, nous nous sommes très bien entendus. Il t’emmène dans quelque chose de sombre mais avec une extrême douceur. Je le compare souvent au Joueur de Flute de Hamelin. Je suis admiratif des réalisateurs qui prennent des risques, qui savent ce qu’ils veulent. C’est aussi une rencontre, une possible amitié. Ce sont des artistes avec lesquels j’avais envie d’échanger. On avait quelque chose à partager sur ce sujet, on avait envie de vibrer, au diapason. Avec Grandrieux, on avait envie de rire ensemble, de pleurer ensemble, de danser ensemble, de faire ce film ensemble. Donc, on explore une gamme variée de sentiments. D’autant que Philippe porte la caméra quand il tourne. Il fait les plans-séquences lui-même donc il tourne autour de toi pendant qu’il filme. Sa grande douceur permet d’atteindre les ténèbres.

Et L’ornithologue?
Paul Hamy: João Pedro Rodrigues est différent, plus dans une approche corporelle. C’est par le physique, animal que je m’exprimais.

Tout en restant fantomatique.
Paul Hamy: Complètement, je traverse le film comme un fantôme. Mon personnage Fernando passe son temps à frôler la mort et à revivre. Il est normal puis imperceptiblement, il se transforme en Antonio qui, lui, est complètement fou. C’est un trajet initiatique expliquant comment on rejoint la folie.

Vous parlez portugais?
Paul Hamy: Avant de tourner, non. J’ai appris le portugais récemment, je ne connaissais pas cette langue. J’ai dit, zélé, à Pedro que j’allais apprendre très vite, genre en deux semaines. En fait, ça m’a pris plus de temps. Maintenant, je parle portugais puisque j’ai fait deux films au Portugal [NDR. L’ornithologue et 9 doigts]. Je connais même des mots anciens, je récite un vocabulaire mystique du XIXe siècle. Mon personnage parle d’oiseaux et cite des textes de Saint-Antoine. Plus tard, j’aimerais bien apprendre l’allemand, le chinois, l’italien. Lorsque j’ai vu L’ornithologue pour la première fois, j’ai eu du mal à regarder le film de façon neutre, comme un spectateur lambda. J’étais gêné par le doublage. La seconde fois, ça allait beaucoup mieux. Et puis le fait d’être doublé met l’acteur là où il doit être. Nous ne sommes que des acteurs, au service du réalisateur, au service du film.

Vous êtes assez imprévisible. Prochainement, on vous verra face à Gérard Depardieu en Staline dans Le Divan de Staline de Fanny Ardant.
Paul Hamy: Oui, et le film est complétement fou, très cérébral. Gérard Depardieu joue Staline, Emmanuelle Seigner sa maîtresse. J’incarne un artiste qui le rejoint dans sa maison de campagne et qui, à son contact, découvre des films, des livres, la psychanalyse. Le vrai sujet, derrière tout, c’est celui de l’oppression. Comment cette oppression s’exprime à tous les niveaux.

Avant d’être acteur, vous avez été mannequin. C’était bien?
Paul Hamy: Mannequin mais aussi sculpteur, peintre. J’ai commencé le mannequinat à 16 ans, sous l’impulsion de ma mère. J’ai travaillé avec le photographe Paolo Roversi. Ma mère connaissait son travail et était assez fan; moi, je n’y connaissais rien. C’était cool, au début. Après, j’arrivais en retard, je devenais ingérable. Cependant, c’est à ce moment-là que j’ai découvert le pouvoir d’une caméra. Il n’y avait rien d’artistiquement passionnant dans le métier de mannequin pour la mode. Je voulais me retrouver devant la caméra. J’aimais le rapport humain et traduire des sentiments. La pub a été le déclic. J’ai dû exprimer une émotion et soudain, le réalisateur était très content. J’étais bluffé par la qualité des effets spéciaux. A partir de ce moment-là, je me suis dit que j’allais tourner des films d’action. J’ai toujours envie d’en faire, cela dit. Mais je n’ai jamais pris des cours de théâtre, j’ai continué mes sculptures, je ne me sentais pas à l’aise. J’avais des potes qui prenaient des cours de théâtre et je ne me sentais pas légitime face à eux. Ça ne m’était pas dû. Je ne pouvais pas prétendre à ça parce que j’avais une bonne gueule et que je savais bouger devant une caméra.

Vous auriez adoré être acteur dans les années 70, non?
Paul Hamy: A l’époque, le cinéma avait plus d’argent et il y avait plus d’artistes. C’était moins industriel, plus artisanal même au sein de Hollywood. Regardez la liberté que s’octroyaient des cinéastes comme John Cassavetes. Le cinéma actuel est moins libre, moins grand. C’est plus atrophié, ressassé. Et beaucoup de choses ont perdu de leur essence. J’entends lorsqu’on me dit que les films de Grandrieux et Rodrigues sont radicaux. Mon rôle en tant que comédien est de rassurer le spectateur rétif, d’adoucir ses appréhensions, de le charmer, de lui permettre de découvrir. Ce qui est dit dans le film ne vient pas de moi, mais je suis cette porte. En tant qu’acteur, c’est important de soutenir ce genre de cinéma. Mais ça fonctionne, aussi, à double tranchant: le cinéma d’auteur a tendance à se replier sur lui-même. Ceux qui œuvrent dans ce domaine le font plus que pour eux, que pour ceux qui ont de l’intérêt pour ce cinéma; du coup ils oublient de démocratiser leur cinéma, de s’adresser à un autre public. C’est dommage, ils gagneraient à être aimés.

 

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