[INTERVIEW PARTIE 2] GÉRARD DELORME – « 40 ANS DE PREMIÈRE »

Pour fêter les 40 ans de PREMIÈRE, nous avons proposé à GÉRARD DELORME, journaliste au magazine depuis 1994 et témoin de tant d’époques éditoriales, de nous raconter son parcours dans le journal du cinéma dans tous ses états. DEUXIÈME PARTIE.

Dans le Première des années Katelan/Kruger, est-ce qu’il vous est arrivé de faire des erreurs de jugement?
Gérard Delorme: Sans arrêt. Mais la rédaction avait tendance à surestimer des films plutôt que l’inverse. C’est ce qu’on appelait « privilégier la bonne humeur ». Par exemple, Mina Tannenbaum a fait la couverture (!), Don Juan de Marco a été surévalué, et par un inexplicable effet grégaire, la rédaction s’est emballée pour Les 4 saisons d’Espigoule, un petit film dont la seule qualité était de ne ressembler à rien. A l’inverse, le journal est complètement passé à côté des Farrelly à l’époque de Dumb and dumber. Et Le 13ème guerrier s’est fait défoncer par un critique égaré, de même que Le géant de fer a fait l’objet d’une notule méprisante. Les erreurs s’expliquent parfois par une bête histoire de calendrier: tout le monde ne voit pas les films à temps, dans un mensuel particulièrement, et c’est tout simplement l’avis de celui qui l’a vu qui est retenu. On ne fait pas l’omelette collective sans casser les œufs des sensibilités individuelles.

Sur toutes ces années, est-ce qu’il y a des cinéastes/acteurs en lesquels tu as cru et qui n’ont pas confirmé toutes les promesses ou inversement des artistes dont tu n’attendais rien et qui se sont révélés surprenants par la suite?
Gérard Delorme: Eric Red, Lucky McKee, Richard Kelly, Alex Proyas, Julio Medem et sûrement beaucoup d’autres, ont commencé très bien, mais n’ont pas tenu la distance, pour des raisons variées (et parfois tragiques). En même temps que Medem, un autre basque, Juanma Bajo Ulloa, nous avait emballés avec son second film La madre muerta. Mais son suivant Airbag cédait à la facilité de la comédie dégénérée entre Tarantino et Miike avant l’heure (le début était pourtant intrigant: en se réveillant le matin de ses noces, un futur jeune marié entreprend d’aller récupérer son alliance qu’il a égarée la veille au soir dans l’anus d’une très belle prostituée métisse). A l’inverse, Paul Thomas Anderson m’avait beaucoup énervé dans ses premiers films que je trouvais prétentieux et immatures. Certaines séquences de Boogie nights étaient décalquées plan par plan sur Les Affranchis, mais au lieu de le reconnaître, comme Tarantino qui est fier de ses emprunts (« tant qu’à voler, volez les meilleurs! »), Anderson prétendait avoir tout inventé. Et puis, à partir de Punch Drunk Love, un film humble et personnel, il a enfin trouvé des sujets à la mesure de son ambition. Il a de qui tenir: son père, qui se faisait appeler Ghoulardi, était une sorte de beatnick génial dont il faudrait un jour raconter l’histoire.

Comment as-tu éprouvé l’évolution du journal pendant toutes ces années?
Gérard Delorme: Clairement, on n’a jamais retrouvé la même dynamique qu’avec Alain Kruger, simplement parce que l’équipe n’était pas la même. Avec le temps, le cinéma a évolué très vite, l’industrie aussi, le public s’y est adapté, et le journal a pris du retard, au lieu d’anticiper. On a fini par s’installer dans une sorte de routine, jusque dans le rythme des changements de régime (tous les deux ans). Chacun des nouveaux (elles) dirigeant(e)s avait ses bonnes et ses mauvaises idées, mais ils avaient en commun de régner en autocrates. Plus le temps passait, plus le nombre de journalistes permanents diminuait, plus la pression des gestionnaires se faisait sentir. Ce sont eux qui ont fait les pires erreurs et imposé les pires décisions.

C’était facile de passer tes goûts et tes envies de sujet dans un journal mainstream régi par Lagardère?
Gérard Delorme: Au début, j’étais partagé entre l’étonnement d’être un peu écouté, et la frustration de ne pas avoir assez de place, mais avec le recul, je me rends compte que presque tout ce que je proposais passait. En fait, c’était le moment où beaucoup de barrières tombaient, et où l’accès à l’information s’est élargi au point où la notion même d’underground ne voulait plus rien dire. John Waters l’a dit vers le milieu des années 90: « All journalists are hip now« . J’avais juste un peu d’avance sur Télérama, mais ça n’était pas très difficile, ils étaient encore coincés dans les années 50!

Tu t’es par ailleurs occupé du cahier DVD. Tu sentais dans les années 90 qu’il se passait quelque chose de neuf dans la consommation des films?
Gérard Delorme: Totalement. Une quantité de films jusqu’alors invisibles s’est trouvée disponible, sur des supports qui n’arrêtaient pas de se perfectionner. On est passés de la VHS au DVD en passant par le laserdisc qui avait assuré la transition malgré un lancement calamiteux. Pourtant, les premiers utilisateurs de LD ont été à l’avant-garde d’une culture qui a permis l’essor du DVD. Il fallait rester vigilants, et des journaux comme Video watchdog ont donné l’exemple, en attirant l’attention non seulement sur les titres intéressants, mais aussi sur la qualité des copies, et leur fidélité par rapport à l’expérience cinéma originale. Dans Première, j’ai essayé d’assurer cette double fonction de sélection et de vérification, tout en résistant autant que possible à la pression des annonceurs qui inévitablement nous poussent à gérer l’actualité. Pour m’assurer une petite parcelle d’indépendance, j’ai développé une rubrique Imports, qui me permettait d’attirer l’attention sur des films comme Ebola Syndrome. Je n’ai jamais su si ça a pu inciter des gens à faire des découvertes étonnantes, mais je reste persuadé que c’est dans les marges qu’on trouve un complément indispensable au cinéma mainstream.

Quel est le truc le plus fou que tu aies fait pour voir un film rare?
Gérard Delorme: Rien, comparé aux histoires effarantes que j’entendais sur des cinéphiles qui faisaient le voyage en Belgique ou en Italie pour une séance! Je n’ai fait que profiter de l’offre, assez vaste à Paris, avant de m’adapter aux supports à mesure qu’ils évoluaient. Avant l’arrivée de la VHS, pour voir du bis, il fallait aller dans les salles de quartier. Je me souviens avoir vu Hell’s angels on wheels avec Jack Nicholson dans un cinéma de Stalingrad sur un écran en verre. Ca n’était pas vraiment une expédition, mais c’était différent, parce qu’on sortait du circuit mainstream. La salle de référence restait le Brady, qui n’était pas si terrible qu’on le dit. Il suffisait de s’habituer à l’odeur. Autrement, à l’aube des années 90, sans internet, il fallait s’organiser avec des correspondants stratégiquement placés (Etats-Unis, Angleterre, Japon, Hong Kong) pour se tenir informé des éditions non disponibles en France, commander les films et se les faire expédier par la poste. En même temps, il fallait s’équiper en lecteurs multi standards pour lire les copies en pal (Angleterre) ou en NTSC (USA, et Japon). Pendant longtemps, les films de Miyazaki n’étaient disponibles qu’en LD qu’il fallait commander au Japon. A partir de là, on pouvait en tirer des copies VHS pour les amis. C’est comme ça que j’ai découvert Mon voisin Totoro et Laputa, que je connaissais par cœur avant de le voir pour la première fois sous-titré au festival du film de femmes à Créteil où il était programmé.

Tu as couvert de nombreux festivals. Quels sont les films vus en festival qui, à ton grand regret, n’ont jamais été visibles en France?
Gérard Delorme: Vaste sujet. L’intérêt des festivals, c’est de découvrir les films sans préjugés et sur grand écran. Aujourd’hui, avec le téléchargement, presque tout est disponible, mais l’expérience n’est pas la même. Je me souviens de Swallowtail butterfly de Shunji Iwai, une sorte de Beineix japonais, qui a toujours été ignoré ici. A la même époque, Masato Harada faisait des films intéressants, mais aucun distributeur ne s’y est risqué. Un bon souvenir, c’est Ichimai no hagaki, le dernier film de Kaneto Shindo, vu à Tokyo en 2010 en sa présence. Il est mort centenaire l’année d’après, mais personne n’en a parlé, alors qu’il a été l’auteur de L’ile nue et d’Onibaba, mais je m’égare. C’est surtout dans les festivals de genre qu’on voit des films qui ne sortent jamais. American Mary des sœurs Soska est un vrai joyau sous-estimé. L’année dernière, le très sympathique festival Mauvais genres de Tours a récompensé Der Bunker de l’Allemand Nikias Chryssos. Cela vaut le coup d’œil. On peut le commander en DVD.

On a toujours des anecdotes sur Cannes. Ton meilleur et ton pire souvenir du Festival de Cannes?
Gérard Delorme: A l’époque d’Alain Kruger, le groupe (Hachette) mettait à la disposition du journal des moyens effarants: une somptueuse villa était louée pour la durée du festival, et on y organisait des dîners et parfois des fêtes. Toute la rédaction descendait, et avait à sa disposition une flottée de voitures et de scooters. C’est inimaginable aujourd’hui. Un mauvais souvenir, c’est la concert de huées à la fin de la projection de The Yards de James Gray.

Ta découverte du cinéma asiatique remonte à quand et quels sont les auteurs que tu as défendu dans Première?
Gérard Delorme: Fin 80, le cinéma hongkongais commençait à se réveiller sérieusement avec une nouvelle vague menée par Tsui Hark, John Woo et quelques autres. Des amis m’avaient initié, mais Christophe Gans a joué un rôle essentiel. Non seulement il avait une connaissance phénoménale de tout ce qui s’était fait d’intéressant dans tous les genres (Wu Xia Pian, Jidai geki, Kaiju eiga…), mais il le faisait savoir de toutes les façons possibles. Début 90, il est parti au japon avec Jean-Pierre Jackson pour négocier les droits de films méconnus, et ils sont revenus avec une provision d’inédits qui ont fait l’objet de plusieurs programmes au Max Linder. Il a aussi créé le label HK qui vendait des cassettes en même qu’un journal auquel j’ai collaboré. A cette époque apparaissaient Tsui Hark, John Woo, Kirk Wong, Johnnie To, Kitano au Japon. Par capillarité, ce sont ces mêmes auteurs que j’ai défendus dans Première, quand l’actualité s’y prêtait. C’est ce qui nous a valu d’être approchés pour participer à la création du Festival de Deauville du film asiatique.

Tes meilleures interviews dans Première, tu les as faites avec quels artistes?
Gérard Delorme: Je n’en sais rien. Je ne peux pas juger. Je ne relis jamais. Je garde des bons souvenirs de rencontres, d’autant plus lorsqu’une forme de fidélité s’installait. J’aimais bien retrouver John Waters parce qu’il est toujours surprenant, mais comme il ne tourne plus, ça fait longtemps qu’il n’est pas venu en Europe. Il faudrait citer aussi les Coen, toujours drôles et désinvoltes, ou Jarmusch qui aime bien parler. Mais personne n’irradie la sérénité autant que David Lynch. J’ai eu la chance d’aller le visiter à deux reprises (et à dix ans d’intervalle) dans sa maison sur les collines de Hollywood. Je ne sais pas si ça donnait de bonnes interviews. Parfois, on tombe sur des gens difficiles, comme Michael Mann ou William Friedkin. Ils bloquent dès qu’ils pensent qu’on essaie de leur faire dire quelque chose qu’ils n’ont pas prévu. Polanski est assez cassant, il répond avec beaucoup de mauvaise volonté, comme s’il avait besoin de se venger des journalistes en général. Mais à la transcription, c’était très bien.

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