[INTERVIEW MICHELE SOAVI] Entretien avec le réalisateur de « Dellamorte Dellamore », qui ressort en Blu-ray

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Dellamorte Dellamore, réalisé en 1994, est moins un film de zombies, qu’un film avec des zombies, qui servent ici à distraire un croque-mort neurasthénique et désabusé, incarné à la perfection par Rupert Everett. Adapté d’une bande dessinée, c’est la plus belle réussite de Soavi, un poème surréaliste exaltant et bourré d’images sublimes, dont une recréation en 3D de l’incontournable Ile des morts de Böcklin. Il ressort en Blu-ray chez Studio Canal et à cette occasion, voici une interview avec le réalisateur réalisée lors de la sortie de son film Arrivederci, amore ciao qui mériterait, lui aussi, d’être redécouvert.

Dellamorte Dellamore est un comic book à la base: Cemetery Man de Tiziano Sclavi.
Oui et ce qui m’intéressait beaucoup dedans, c’était la peinture d’une adolescence jamais terminée. Car si Francesco Dellamorte a 35 ans, il a un cerveau d’adolescent. J’aimais l’idée d’une adolescence qui ne se termine pas. Je pense d’ailleurs que lorsque l’on est réalisateur, on n’oublie pas ses premières émotions pendant l’enfance et l’adolescence. Par exemple, je reste marqué par Vampyr de Carl Theodor Dreyer que j’ai vu à 7 ans et de même par le premier film de Dario Argento sorti en Italie L’oiseau au plumage de cristal avec ma grande sœur à 13 ans. Il était interdit au moins de 14 ans, mais j’en faisais 18. J’étais impressionné, je me disais « Regarde à quel point ce genre de cinéma est puissant », parce qu’il pouvait presque hypnotiser les gens, à les faire sursauter, bref à contrôler les émotions de toutes les personnes assises dans la salle.

Dans tous vos films, on retrouve cette notion de vertige et de quête de soi. Dans quelle mesure Alice aux pays des merveilles de Lewis Carroll vous a-t-il inspiré?
D’une certaine façon, lorsqu’ils enchaînent les films, tous les réalisateurs répètent inconsciemment ou non le même film. Fellini a fait une myriade de films mais quand on regarde bien, ils reposent quasiment tous sur les mêmes fondations. Alice aux pays des merveilles a toujours été l’une de mes principales inspirations pour tous mes films, parce que j’aime cette histoire depuis que je suis tout petit. En réalité, c’est la seule qui offre l’opportunité à un enfant de développer son imaginaire et sa folie. Comme beaucoup d’enfants à cet âge (je devais avoir sept ans), je n’avais qu’une envie, c’était de me réfugier dans un monde parallèle. C’est toujours un moyen de s’échapper d’une réalité ennuyeuse ainsi qu’une invitation au rêve. Le fait que le personnage principal soit une petite fille est intéressant parce que cela renforce sa fragilité et sa peur d’un monde profane. Que ce soit dans Bloody Bird ou Dellamorte, dellamore, je me suis inspiré de ce personnage. Mais c’est souvent un mixe de plusieurs inspirations.

Après Dellamorte Dellamore, en 1994, vous êtes revenu au cinéma avec Arriverderci, amore, ciao, en 2006. Pendant ces 12 années, vous avez fait de nombreux téléfilms, mais vous avez arrêté le cinéma. Pour quelle raison? 
Michele SoaviDellamorte Dellamore qui s’inscrivait comme un film sur les morts-vivants était une manière de mettre fin à toute une époque. Dans un certain sens, le film bouleversait les codes du genre. Les morts-vivants n’étaient pas effrayants et le récit donnait plus d’importance à la psychologie de personnages en lutte contre une chose. Après ça, j’ai eu envie de refaire un film sur des morts-vivants, mais en même temps, j’ai reçu beaucoup d’offres, notamment pour aller travailler aux États-Unis. Et comme vous savez, l’industrie cinématographique américaine ressemble à une grosse machine (il imite le bruit). Deux ans après Dellamorte Dellamore, j’étais encore en train de lire des scripts, mais rien ne m’intéressait. À ce moment-là, je me suis dit que ce n’était pas la peine de faire un film qui ne me plaisait pas. Pour moi, l’intégrité était importante. Je ne voulais pas réaliser quelque chose qui ne me plaisait pas. Par la suite, on m’a proposé des sujets de téléfilms dont les sujets m’ont passionné. Sur la forme, c’étaient des thrillers et des films policiers lambda, mais cela m’a appris à traiter la réalité. Il y en a en particulier sur lequel j’ai beaucoup appris, c’est I deitti della uno Bianca. Cela s’inspire de l’histoire vraie de policiers qui utilisaient une Fiat Uno blanche, la voiture la plus célèbre en Italie, pour accomplir leurs méfaits, dévaliser des banques…. Cet événement a marqué l’histoire du pays. En dix ans, ce gang a tué une trentaine de personnes dont des carabinieri. Après une enquête, ils ont finalement découvert qu’il s’agissait de flics. Cette expérience m’a permis de m’approcher des faits divers, chose que je n’avais jamais vraiment fait avant Dellamorte Dellamore. Après ça, j’ai alterné avec Ultima Pallottola, un téléfilm sur un serial-killer qui est à la fois sanglant et terrifiant. Donc entre les deux longs pour le cinéma, je n’ai pas eu le temps de m’ennuyer ou de me poser des questions sur un possible retour au cinéma parce que j’étais constamment occupé. Surtout, cela m’a permis de travailler la direction d’acteurs. Je me suis rendu compte que c’était crucial alors que précédemment, je n’y prêtais pas plus d’importance que ça. Toutes ces années m’ont permis d’expérimenter au niveau de la réalisation et de perfectionner certaines choses sur lesquelles je n’étais pas forcément à l’aise. Arriverderci, Amore, ciao peut se définir comme une sorte de mélange de toutes ces années et c’est un miroir de ce que je suis aujourd’hui. Et puis réaliser ce nouveau film m’a redonné le goût du cinéma. J’y ai pris un plaisir infini. La télévision et le cinéma sont deux choses diamétralement opposées dans le sens où dans le domaine télévisuel, vous ne pouvez pas conclure votre récit de manière immorale où le mal finit par l’emporter. Quand ça se termine bien, les téléspectateurs sont heureux et peuvent éteindre leur télé en dormant bien la nuit.

Pendant cette période, vous avez réalisé Saint-Francis, une biographie de Saint François d’Assise…
Vous voulez dire pourquoi moi? (rires). Oui, c’est une contradiction dans mon parcours mais c’était un moyen pour moi de faire un film. La façon dont j’ai conçu le film est indescriptible. Au départ, j’étais un peu sceptique à cette idée parce que je ne suis pas pratiquant. Mais c’est la lecture du scénario qui m’a convaincue parce que j’ai découvert des zones d’ombre chez le personnage. Le script mettait en avant des choses pas forcément flatteuses. Le sujet (la quête de dieu d’une manière qui ne soit pas traditionnelle) m’a également enthousiasmé. Après la lecture, je me suis beaucoup renseigné sur le personnage que je trouvais passionnant en lisant beaucoup de biographies. Je suis très attaché à ce téléfilm parce qu’il est avant tout question de souffrance. Et puis j’ai aimé la gageur de faire quelque chose qui m’était étranger.

On vous a déjà dit que Bloody Bird, votre premier long-métrage, ne procure pas la même sensation quand on le regarde avec le doublage français?
Michele Soavi : Mon dieu, j’ai déjà eu l’occasion de le découvrir avec ce doublage, il est absolument épouvantable! Je dois avouer que la France a très bien reçu et compris mes films depuis Bloody Bird. Alors qu’en Italie, bizarrement, Bloody Bird n’a jamais été considéré. Il était presque inexistant au moment de sa sortie. C’est en fait le prix reçu à Avoriaz qui l’a tiré de son anonymat et qui m’a donné confiance en ce que je faisais. À partir de ce moment, j’ai eu une reconnaissance éternelle envers la France.

Comment expliquez-vous que les thrillers transalpins aient plus la côte en France?
En Italie, nous ne sommes pas capables de conserver notre tradition de thrillers des années 70 alors que c’est une vraie culture. Pendant des années, le pays a connu l’émergence de cinéastes majeurs comme Mario Bava, Lucio Fulci qui ont apporté quelque chose au cinéma Italien. Ce qui est curieux, c’est que les cinéphiles français veulent que nous conservions cette tradition et que nous continuions à faire les mêmes films qu’avant. Ce qui est bien, mais ce n’est plus possible.

Est-ce exact que Joe d’Amato a tourné des scènes sur Bloody Bird?
En fait, ce n’est pas comme ça que ça s’est passé. J’ai longtemps travaillé avec Joe qui était un homme délicieux. J’ai commencé comme acteur et en réalisant des vidéo clips. Il insistait pour que je réalise un film. Or, à l’époque, ce n’était pas dans mes ambitions. Avec le recul, ce n’est pas un mal parce que j’étais un très mauvais acteur et je l’ai compris très vite. Joe, qui était très laconique, m’a clairement dit que je serai bien mieux derrière une caméra que devant (rires). Sur les plateaux, j’aimais seulement rencontrer l’équipe, discuter avec les gens etc. mais ça ne m’était jamais passé par la tête de mettre en scène. Et ça me suffisait personnellement. Donc c’est lui qui m’a limite forcé pour que j’aille derrière la caméra. Sur Bloody Bird, il m’a aidé de manière conséquente. Il a mis beaucoup d’argent et d’énergie dans ce projet. Généralement, ses films étaient tournés en seulement trois semaines. J’ai mis cinq semaines à mettre le projet en place. Joe a été d’une compréhension extraordinaire parce qu’il ne voulait pas interférer le tournage. Il m’a même pris un excellent chef-op. J’avais une liberté totale. Comme un bon étudiant, je n’arrêtais pas de prendre des notes, de préparer des scènes etc. Après une semaine, ça allait mais au bout de cinq semaines, Joe n’avait plus d’argent et a décidé alors d’arrêter le tournage pendant quelques semaines. Sa première résolution a été de virer le chef-op et de le remplacer. Les tâches étaient réparties ainsi : il s’est occupé de la photo et moi de la réalisation. Cela ne me posait aucun souci vu que j’adorais travailler avec lui. Il m’a laissé une liberté totale, il ne me guidait pas en me disant que tel plan serait mieux et il était très rapide. Si bien que le film était achevé en quatre jours. Joe avait une capacité incroyable à travailler dans tous les genres, les pornos, les films érotiques, les films d’action… J’ai fait douze films avec lui en tant qu’assistant. L’un d’entre eux fut Caligula qui était une histoire irracontable avec un mélange des genres complètement dingue. Il était capable d’enchaîner Endgame et 2002 Texas Gladiators. Je lui dois tout parce que sans lui, je ne serai pas là.

Mais auparavant, vous aviez fait un video clip pour Phenomena.
Oui, j’étais assistant sur le film de Dario et c’était ma vraie première expérience puisque je devais mettre en image The Valley de Bill Wyman qui jouait de la basse à Londres. C’était au moment du montage et Dario m’a envoyé là-bas. J’étais très impressionné parce que j’étais un grand fan des Rolling Stones. A l’époque, je devais avoir 24 ans, j’étais accompagné d’un ami avec une caméra et j’étais d’un enthousiasme si débordant que j’aurais faire n’importe quoi. J’ai réitéré l’expérience sur Démons de Lamberto Bava avec Claudio Simonetti.

Comment avez-vous trouvé le masque pour Bloody Bird?
En fait, je me suis inspiré d’une peinture de Max Ernst qui était le spécialiste des situations surréalistes. A l’origine, au moment de l’écriture, il était prévu que ce soit un masque de clown mais je me suis dit par la suite que c’était un peu banal. C’est fréquent que l’on ait des références picturales pour choisir un masque. Pour Scream, Wes Craven s’est inspiré du Cri d’Edvard Munch. A l’époque, je me souviens que j’ai fait beaucoup de recherches d’un homme avec un masque d’oiseau. L’image d’Ernst était plus agressive parce qu’on voit un homme avec un masque d’aigle qui éventrait une femme avec un couteau. Pour Joe d’Amato, la confection du masque a coûté très cher parce que je voulais que le masque soit composé de vraies plumes d’oiseau.

Pour revenir sur Dellamorte Dellamore, comment avez-vous trouvé Anna Falchi?
Anna Falchi a été choisie parce que c’est une bombe sexy et que c’en était l’archétype. Je l’ai vu dans une pub que Fellini a faite et elle était incroyable de sensualité. Elle m’évoquait Jessica Rabbit. Dans Dellamorte, elle est parfaite parce qu’elle semble irréelle, sortie d’un cartoon. En un sens, elle est trop parfaite pour être réelle. Le fait qu’elle ne soit pas célèbre à l’époque était une chance pour elle et pour nous.

Diriez-vous que vos films sont inspirés par le chaos?
Absolument. Travailler pour la télévision est plus rapide et bien plus facile qu’au cinéma. Je prends un vrai plaisir là-dedans parce que j’ai une équipe fantastique de gens qui aiment faire des films. On se fiche un peu de savoir que ce soit pour la télé ou non, mais nous préparons tout cela comme un film normal. Mais ça reste vachement stimulant parce que c’est très rapide, nous n’avons pas les responsabilités d’un film traditionnel parce que pour la télé tout est réglé en deux soirées. Cela m’offre une popularité importante en Italie, bien plus importante que lorsque je faisais des films d’horreur. Comme vous disiez, je suis plus à l’aise dans le chaos, je donne le meilleur. Parfois je donne trois informations erronées à trois techniciens différents volontairement pour semer le trouble, et étrangement j’arrive plus facilement à gérer ma scène. Je m’ennuie lorsque tout est trop ordonné.

1h 40min / Epouvante-horreur, Comédie
De Michele Soavi
Par Gianni Romoli, Tiziano Sclavi
Avec Rupert Everett, Anna Falchi, François Hadji-Lazaro

N°46 de la collection Make My Day ! signée Jean-Baptiste Thoret
Boîtier Digipack + fourreau
Contient :
le Blu-ray du film
le DVD du film

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