Interview : Michele Soavi (« Arrivederci Amore Ciao »)

0
316

Onze ans. Onze ans qu’on attendait le retour du grand Michele Soavi après son inestimable champ du cygne Dellamorte Dellamore. Et par chance, son retour est pour cette année. Le metteur en scène italien débarque avec un nouveau long métrage Arrivederci, amore, ciao, une fable ironique et amère, étrange et inapprivoisable, qui appuie une vigueur et une envie de faire du cinéma roboratives. C’est la renaissance d’un cinéaste de ses cendres, doublée d’un polar atypique et séduisant traversé de fulgurances et d’instants de grâce. Présent au festival de Cognac, où il est venu présenter le film en compétition, le réalisateur revient sur une carrière à son image.

Entre Dellamorte Dellamore et Arriverderci, amore, ciao, vous avez fait de nombreux téléfilms essentiellement polardeux mais vous avez arrêté le cinéma. Pourquoi avez-vous mis 12 ans pour y revenir ?
Michele Soavi : C’est la question que je me suis posée pendant toutes ses années (sourire). Non, en fait, c’est très simple : Dellamorte Dellamore qui s’inscrivait comme un film sur les morts-vivants était une manière de mettre fin à toute une époque. Dans un certain sens, le film bouleversait les codes du genre. Les morts-vivants n’étaient pas effrayants et le récit donnait plus d’importance à la psychologie de personnages en lutte contre une chose. Après ça, j’ai eu envie de refaire un film sur des morts-vivants, mais en même temps, j’ai reçu beaucoup d’offres, notamment pour aller travailler aux Etats-Unis. Et comme vous savez, l’industrie cinématographique américaine ressemble à une grosse machine (il imite le bruit). Deux ans après Dellamorte Dellamore, j’étais encore en train de lire des scripts mais rien ne m’intéressait. A ce moment-là, je me suis dit que ce n’était pas la peine de faire un film qui ne me plaisait pas. Pour moi, l’intégrité du film était importante. Je ne voulais pas réaliser quelque chose qui ne me plaisait pas. Par la suite, on m’a proposé des sujets de téléfilms dont les sujets m’ont passionné. Sur la forme, c’étaient des thrillers et des films policiers lambda mais cela m’a appris à traiter la réalité. Il y en a en particulier sur lequel j’ai beaucoup appris, c’est I deitti della uno Bianca. Cela s’inspire de l’histoire vraie de policiers qui utilisaient une Fiat Uno blanche, la voiture la plus célèbre en Italie, pour accomplir leurs méfaits, dévaliser des banques…. Cet événement a marqué l’histoire du pays. En dix ans, ce gang a tué une trentaine de personnes dont des carabinieri. Après une enquête, ils ont finalement découvert qu’il s’agissait de flics. Cette expérience m’a permis de m’approcher des faits divers, chose que je n’avais jamais vraiment fait avant Dellamorte Dellamore. Après ça, j’ai alterné avec Ultima Pallottola, un téléfilm sur un serial-killer qui est à la fois sanglant et terrifiant. Donc entre les deux longs pour le cinéma, je n’ai pas eu le temps de m’ennuyer ou de me poser des questions sur un possible retour au cinéma parce que j’étais constamment occupé. Surtout, cela m’a permis de travailler la direction d’acteurs. Je me suis rendu compte que c’était crucial alors que précédemment, je n’y prêtais pas plus d’importance que ça. Toutes ces années m’ont permis d’expérimenter au niveau de la réalisation et de perfectionner certaines choses sur lesquelles je n’étais pas forcément à l’aise. Arriverderci, Amore, ciao peut se définir comme une sorte de mélange de toutes ces années et c’est un miroir de ce que je suis aujourd’hui. Et puis réaliser ce nouveau film m’a redonné le goût du cinéma. J’y ai pris un plaisir infini. La télévision et le cinéma sont deux choses diamétralement opposés dans le sens où dans le domaine télévisuel, vous ne pouvez pas conclure votre récit de manière immorale où le mal finit par l’emporter. Quand ça se termine bien, les téléspectateurs sont heureux et peuvent éteindre leur télé en dormant bien la nuit. La conclusion de Arriverderci, amore, ciao est en réponse à ces années de télévision où la morale devait être sauve. Le cinéma accepte plus facilement l’idée et ne cède pas à la censure.

Vous avez travaillé avec Terry Gilliam sur Les Frères Grimm et bien avant sur Les aventures du Baron de Munchausen. Pouvez-vous nous parler de votre expérience sur ce film ?
Je connais Terry depuis très longtemps puisque effectivement j’ai travaillé en tant que seconde équipe sur Le Baron de Munchausen. En travaillant sur ces films, cela me permet de faire la distinction réelle entre les films à gros budget et les films à petit budget avec toutes les contraintes que cela peut générer. Je suis un très grand fan de son travail. C’est quelqu’un d’extrême, d’imprévisible et de surprenant. Il ressemble à un gamin avec plein de jouets autour de lui. Mais il a toujours cette envie d’en faire plus, d’en avoir plus. Pour lui, rien n’est jamais assez pour donner le meilleur au film. Pour ma part, quand je le vois diriger un film, c’est très stimulant parce qu’il confère sa folie des grandeurs aux autres. C’est quelqu’un de si extrême qu’il accepte mal les échecs. Il ne s’est jamais remis de son adaptation de Don Quichotte qui peut se résumer à une accumulation de malchance. D’ailleurs, il ressemble à Don Quichotte dans sa façon de se battre contre le monde pour réaliser ses projets envers et contre tous. Pour Les Frères Grimm, il m’a appelé pour me demander si j’étais libre pour lui donner un coup de main. J’étais très honoré. Je n’avais pas la même conception du film que lui sur Les Frères Grimm contrairement à Munchausen que j’ai préparé en amont. Sur Munschausen, je me souviens que j’ai beaucoup travaillé avec Sarah Polley qui était toute jeune à l’époque, notamment pour tout ce qui concerne les doublures. Sur Les Frères Grimm, il m’a confié des scènes précises comme la séquence du puits qu’il avait déjà storyboardée, celle des tombes, celle où le héros grimpe la tour ou encore celle du cheval. Je devais repartir en Italie pour faire Arrivederci, amore, ciao. Finalement, cela m’a pris plus de temps et j’ai mis trois ans pour le faire.

Avez-vous eu du mal à monter Arrivederci, amore, ciao ?
Le projet a été très difficile à monter en grande partie à cause de la fin qui renvoie une image très négative de l’Italie. Il y a encore pas mal de gens qui combattent les idées néfastes que des films peuvent mettre en avant. J’ai mis pas mal de temps pour écrire le bon scénario et j’ai eu la possibilité de faire de multiples versions. Je dois d’ailleurs remercier Conchita Airoldi, la productrice qui était également sur Dellamorte Dellamore et qui m’a laissé le temps pour faire le film. Sans elle, sans sa confiance, je pense que je ne serai pas là à discuter du film avec vous. Le groupe Wild Bunch nous a également beaucoup épaulé.

Pourquoi est-ce que Arriverderci, amore, ciao est aussi éloigné de Dellamorte Dellamore ?
Je me suis inspiré de la réalité pour écrire Arriverderci, amore, ciao. En cela, le film est très différent de Dellamorte Dellamore dans le sens où il n’y a pas cette dimension fantaisiste, pas non plus de métaphore sur l’existence des gens en société. J’ai essayé de faire un film en phase avec mon pays parce que le film raconte un pan de l’histoire Italienne. Ma grande peur en le faisant était que les gens qui ne vivent pas en Italie ne le comprennent pas ou du moins ne soient pas autant impliqués que le spectateur Italien.

Michele Placido est immense dans le film. Qu’est-ce qui vous a donné envie de travailler avec lui ?
J’avais envie de court-circuiter les clichés sur ce qu’il véhicule en tant qu’acteur. Michele Placido a commencé à jouer dans des films il y a dix ans et dans la majorité de ses rôles, il incarne un flic vertueux. Michele en est devenu presque l’icône. Ce qui m’intéressait à travers l’acteur était de bouleverser l’image que les gens avaient habituellement de lui, de manière à rendre le récit encore plus inconfortable. C’était un challenge pour lui comme pour moi d’avoir à le faire jouer ce rôle. Et je suis très fier du rendu final, à savoir le fait qu’il soit aussi convaincant en crapule.

Le film est rempli de visions étranges en même temps qu’il essaye de rester prosaïque. Qu’est-ce qui a été le plus dur à tourner en terme de mise en scène ?
J’avais envie d’accentuer le parcours du personnage en divisant son monde en anges et en démons. Parfois, il ne saisit pas les bonnes opportunités. Je dirais que la scène la plus intense reste peut-être celle de la poursuite dans le couloir jusqu’au seuil de la porte. Non pas à tourner mais en terme de signification. Je me souviens que lorsque j’ai lu le roman, c’était la scène qui m’avait le plus marqué.

Pourquoi avez-vous adopté le point de vue d’une mouche pendant un procès ?
C’était pour renforcer l’aspect farcesque du film. Ce que les gens disent n’a plus aucune importance pour le personnage principal. En somme, cela se résume à du théâtre où tout ce qui est autour de lui semble truqué, joué, faux.

Et le choix de la bande-son très eighties ?
J’ai insisté sur la bande-son avec des standards pour situer l’action de manière chronologique. Je voulais éviter les repères et les cartons pour clairement dire à quelle époque cela se déroule. La chanson Arriverderci, amore, ciao n’est pas connue à l’étranger. Il n’y a que les Italiens qui la connaissent, alors qu’un morceau des Fine Young Cannibals donne immédiatement le ton.

Où avez-vous tourné la première scène du film ?
Dans le script, il est dit que ça se passe au centre de l’Amérique Latine. En réalité, nous avons reconstruit une partie de la jungle à deux pas de Rome. C’est ça la grande magie du cinéma : c’est d’être plus réel que le réel. On appelle ça l’hyperréalisme.

On pense à quelques films précis en regardant cette première partie. Vous les revendiquez ?
Bien sûr. Inconsciemment ou non, j’ai repris quelques idées venant d’autres films pour la partie dans la jungle. Sergio Leone, Michael Cimino, Francis Ford Coppola sont des cinéastes avec lesquels j’ai évolué et qui m’ont inspiré. Ce qui est amusant, c’est que même à mon âge, je découvre encore des films admirables dont j’ignorais l’existence, principalement parce qu’ils ne sont jamais sortis au cinéma en Italie.

A quels films pensez-vous ?
Carandiru, d’Hector Babenco. Ce film est incroyable. Vous l’avez vu?

Oui, mais je suis plus fan de ce qu’il faisait dans les années 80. Je préfère Pixote et Le baiser de la femme araignée.
Je ne suis pas d’accord. Je trouve que Carandiru est plus fort, plus maîtrisé, plus grand. Le film montre des choses que j’aurais à peine osé imaginer. C’est cru, c’est violent, c’est terrible. Que ce soit au niveau de la photo, des acteurs, de la caractérisation des personnages, je ne m’en suis pas remis. J’en ai parlé pendant trois jours après l’avoir vu pour exorciser l’expérience (il rit).

Auparavant, vous aviez fait un video clip pour Phenomena.
Oui, j’étais assistant sur le film de Dario et c’était ma vraie première expérience puisque je devais mettre en image The Valley de Bill Wyman qui jouait de la basse à Londres. C’était au moment du montage et Dario m’a envoyé là-bas. J’étais très impressionné parce que j’étais un grand fan des Rolling Stones. A l’époque, je devais avoir 24 ans, j’étais accompagné d’un ami avec une caméra et j’étais d’un enthousiasme si débordant que j’aurais faire n’importe quoi. J’ai réitéré l’expérience sur Démons de Lamberto Bava avec Claudio Simonetti.

Pour revenir sur le métier d’acteur, vous n’auriez vraiment pas aimé concilier une carrière à la Michele Placido, c’est-à-dire acteur et réalisateur ?
Non, non, non (il rit). Alors là, je vais vous dire, je n’ai aucun remords à ne plus faire l’acteur. Michele Placido a du talent, moi je n’en ai pas du tout et j’admire réellement ce qu’il fait. Cela m’amuse bien plus de diriger les acteurs car les acteurs peuvent me donner bien plus que ce que moi en tant qu’acteur je serai capable de donner. Et puis il y a tellement plus d’acteurs talentueux qui attendent de travailler et qui le veulent.

Comment avez-vous trouvé le masque pour Bloody Bird ?
En fait, je me suis inspiré d’une peinture de Max Ernst qui était le spécialiste des situations surréalistes. A l’origine, au moment de l’écriture, il était prévu que ce soit un masque de clown mais je me suis dit par la suite que c’était un peu banal. C’est fréquent que l’on ait des références picturales pour choisir un masque. Pour Scream, Wes Craven s’est inspiré du Cri d’Edvard Munch. A l’époque, je me souviens que j’ai fait beaucoup de recherches d’un homme avec un masque d’oiseau. L’image d’Ernst était plus agressive parce qu’on voit un homme avec un masque d’aigle qui éventrait une femme avec un couteau. Pour Joe d’Amato, la confection du masque a coûté très cher parce que je voulais que le masque soit composé de vraies plumes d’oiseau.

Pour revenir sur Dellamorte Dellamore, où avez-vous trouvé Anna Falchi ?
Anna Falchi a été choisie par ce que c’est une bombe sexy et que c’en était l’archétype. Je l’ai vu dans une pub que Fellini a faite et elle transpirait le sexe. Elle m’évoquait Jessica Rabbit. Dans Dellamorte, elle est parfaite parce qu’elle semble irréelle, sortie d’un cartoon. En un sens, elle est trop parfaite pour être réelle. Le fait qu’elle ne soit pas célèbre à l’époque était une chance pour elle et pour nous.

Pouvez-vous nous parler de Saint-Francis, un téléfilm que vous avez fait entre Dellamorte… et Arrivederci… ? En lisant le sujet (une biographie de Saint François d’Assise), j’étais assez surpris de vous voir derrière ce projet…
Vous voulez dire pourquoi moi ? (rires). Oui, c’est une contradiction dans mon parcours mais c’était un moyen pour moi de faire un film. La façon dont j’ai conçu le film est indescriptible. Au départ, j’étais un peu sceptique à cette idée parce que je ne suis pas pratiquant. Mais c’est la lecture du scénario qui m’a convaincue parce que j’ai découvert des zones d’ombre chez le personnage. Le script mettait en avant des choses pas forcément flatteuses. Le sujet (la quête de dieu d’une manière qui ne soit pas traditionnelle) m’a également enthousiasmé. Après la lecture, je me suis beaucoup renseigné sur le personnage que je trouvais passionnant en lisant beaucoup de biographies. Je suis très attaché à ce téléfilm parce qu’il est avant tout question de souffrance. Et puis j’ai aimé la gageur de faire quelque chose qui m’était étranger.

Dans tous vos films, on retrouve cette notion de vertige et de quête de soi dans un monde soit corrompu, soit sinistré, soit étrange. Dans quelle mesure Alice aux pays des merveilles de Lewis Carroll vous a-t-il inspiré ?
D’une certaine façon, lorsqu’ils enchaînent les films, tous les réalisateurs répètent inconsciemment ou non le même film. Fellini a fait une myriade de films mais quand on regarde bien, ils reposent quasiment tous sur les mêmes fondations. Alice aux pays des merveilles a toujours été l’une de mes principales inspirations pour tous mes films, parce que j’aime cette histoire depuis que je suis tout petit. En réalité, c’est la seule qui offre l’opportunité à un enfant de développer son imaginaire et sa folie. Comme beaucoup d’enfants à cet âge (je devais avoir sept ans), je n’avais qu’une envie, c’était de me réfugier dans un monde parallèle. C’est toujours un moyen de s’échapper d’une réalité ennuyeuse ainsi qu’une invitation au rêve. Le fait que le personnage principal soit une petite fille est intéressant parce que cela renforce sa fragilité et sa peur d’un monde profane. Que ce soit dans Bloody Bird ou Arrivederci, amore, ciao, je me suis inspiré de ce personnage. Mais c’est souvent un mixe de plusieurs inspirations. Dans Arrivederci, amore, ciao, il y a une scène où Alina est sur le lit et c’est une référence explicite au Schock de Mario Bava. C’est lui qui a inventé ce plan et il est très compliqué à faire.

Est-ce qu’après Arrivederci, amore, ciao, un retour au genre fantastique serait envisageable ?
En lisant récemment quelques livres, j’ai retrouvé mon inspiration pour le fantastique. Ça se ressent d’ailleurs dans Arrivederci, amore, ciao parce qu’à certains moments, je sentais que je furetais vers le fantastique, notamment lors des visions mystiques qui contrastent avec le contexte très réaliste. Je me souviens que sur le tournage, j’essayais de me contrôler pour que ça ne soit pas trop évident. Mais quand on connaît mon cinéma, on le sent. Dans mes projets, je ne préfère pas en dire trop pour le moment parce que rien n’est signé mais je vais peut-être réaliser un film sur la guerre en Irak et sur les multiples contradictions mais c’est tellement ambitieux que ça risque de prendre du temps. Prochainement, je dois réaliser un film d’horreur pour la Metropolitan qui n’aura rien à voir avec Dellamorte Dellamore mais devrait s’inscrire dans la lignée des films d’horreur modernes avec beaucoup de surprises dans les rebondissements.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici