Interview Louise Kervern Et Michel Delepine

Après Aaltra, délire alcoolisé, tendre sous son écorce provocatrice, où deux handicapés avaient la ferme intention d’emmerder le plus de monde possible, et Avida, hommage au mouvement Panique qui convoquait la folie narrative et l’inventivité formelle des surréalistes, Benoît Delepine et Gustave Kervern poursuivent leur odyssée cinématographique en duo avec Louise-Michel, troisième long métrage dans lequel ils ne jouent pas et cèdent la place à un couple de cinéma idéal : Yolande Moreau et Bouli Lanners. Pour le meilleur et pour le rire…

Comment est née l’envie de réunir Bouli Lanners et Yolande Moreau ?
On leur a gardé les deux rôles principaux. Bouli, on l’avait fait tourner dans nos deux premiers films, c’est devenu un copain, sa participation était une évidence. Yolande, son choix était moins immédiat. Nous avons parlé ensemble et on s’est rendu compte que le rôle était quasiment écrit pour elle. Ce n’était pas aussi déterminé dès le départ et pourtant… Nous ne la connaissions pas auparavant, elle a écouté l’histoire qui l’a intéressée. Elle nous a confiés après coup qu’elle pensait que le film ne se ferait jamais. Ça nous fait plaisir de voir qu’elle aime bien le film maintenant. Parce que parfois, sur un tournage, on peut avoir tendance à se poser des questions. Les comédiens peuvent avoir l’impression d’être en roue libre, de ne pas savoir où ils vont. Ce n’est pas évident pour un acteur de jouer un personnage sans avoir trop d’indications. Il suffit juste qu’il gamberge un peu. On estime d’ailleurs que c’est à lui de trouver le truc pour créer le personnage. Une fois, Bouli était un peu perdu, il nous demandait ce qu’il fallait faire parce qu’il ne comprenait plus rien.

Au niveau de l’écriture, qui fait quoi ?
Nous devons écrire assez vite. Benoît habite en Charente, moi j’habite sur Paris. Pendant un an, on avait des petites scènes qui sortaient un peu de nulle part. Nous avions le canevas, et nous avons essentiellement brodé. On tournait en juillet et août, pendant les vacances Grolandaises. A un moment donné, on était précipité par l’urgence, il fallait écrire au plus vite, sinon on n’y arriverait jamais. Du coup, nous avons achevé le script en une semaine pendant les vacances de Noel. Nous avons rassemblé toutes nos idées pour secouer le bordel. Nous voulions écrire un scénario très structuré pour avoir les aides du CNC. Toute l’année, on fait des sketches pour Groland. Nous sommes comme des artisans, on construit des jouets, jusqu’au jour où il faut faire le produit fini, en l’occurence un film.

Comment vous répartissez-vous les tâches ?
Sur un tournage, on se répartit les rôles de manière variable. Parfois, je dirige les acteurs, parfois c’est lui. Ce ne sont pas de gros tournages donc nous sommes souvent obligés de faire tout nous-mêmes. Il faut aller chercher des figurants qui ne veulent pas venir… C’est la partie du boulot qui est intéressante aussi.

Louise-Michel est plus accessible que Avida et Aaltra. Pourquoi ?
C’est à la fois conscient et inconscient parce qu’il n’y a rien de marketing. Louise-Michel est né des doutes que nous avions ressenti suite à Avida où les spectateurs ne comprenaient rien. On avait envie, même pour nous-mêmes, d’être plus simples dans le scénario. L’histoire était carrée, il n’y avait pas besoin de faire compliqué. Nous voulions être compréhensibles par tous. C’est pour ça que durant le tournage, nous avons cherché de créer de beaux cadres mais il n’y a pas cette volonté d’esthétisation qu’il pouvait y avoir dans Aaltra et Avida. Le noir et blanc provoque la poésie, le mystère. La couleur permet de retourner dans la réalité. Il fallait aussi rester comique.

Si d’un film à l’autre le style change, le combat reste le même. Cette dimension sociale vous obsède ?
Oui, l’histoire est toujours un peu la même. C’est à chaque fois un Don Quichotte revisité mais ce n’est pas nécessairement conscient. Nous-mêmes parfois à Groland, nous avons le sentiment de lutter contre des moulins à vent. On n’arrive pas à s’enlever de la tête ce besoin de lutter contre le capitalisme. Nous regardons autour de nous. Dans tous les secteurs d’activité, on est dirigé par des gens que l’on n’apprécie pas et contre lesquels on doit se battre. Nous avions commencé ça dans Groland à travers une série de sketches qui s’appellait « Don Quichote de la revoluccion ». Il y a trente ans, tu pouvais aller voir ton patron pour protester. Aujourd’hui, c’est plus pervers : il faut remonter toute une chaîne de personnes pour trouver ton vrai patron. Bizarrement, les patrons apprécient le film, parce qu’ils ne s’y reconnaissent pas, ils voient ceux qui sont au-dessus d’eux.

Est-ce l’acteur est parfois à l’origine d’un personnage ?
A chaque film, ce sont des acteurs différents. Dans Aaltra, on avait Aki Kaurismaki. Dans Avida, on avait Fernando Arrabal. Dans Louise-Michel, on a Philippe Katerine. Après Avida, certaines personnes m’ont demandé pourquoi on ne mettait en scène que des monstres de foire. On s’intéresse juste aux gens différents, parce qu’ils sont plus intéressants. On voue un culte aux handicapés, aux trisomiques.

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