[INTERVIEW] KENNETH LONERGAN, RÉALISATEUR DE « MANCHESTER BY THE SEA »

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Qu’est-ce donc que ce MANCHESTER BY THE SEA, avec Casey Affleck et Michelle Williams, dont vous allez entendre parler ces prochaines semaines jusqu’à la prochaine cérémonie des Oscars? Un drame déchirant qui rappelle la qualité d’un cinéma indépendant US que l’on a tant aimé dans les années 70-80, sensible aux uns et aux autres, remarquablement dialogué, joué, scénarisé et confirme tous les espoirs placés en son réalisateur: KENNETH LONERGAN, cinéaste dramaturge soutenu par Martin Scorsese et réalisateur d’un précédent film maudit, et pourtant bien beau, intitulé Margaret. CHAOS.

De quoi parle Manchester by the sea? De ce dont on ne se remet jamais et de l’obligation de rester debout, malgré tout. Lee (Casey Affleck), homme à tout faire vivant seul dans la banlieue de Boston, perd son frère (Kyle Chandler) et il doit revenir à Manchester, petite bourgade portuaire du Massachusetts, non seulement pour les obsèques et retrouver sa famille, mais aussi pour la lecture du testament. Chez le notaire, alors qu’il s’attendait qu’on parle du bateau de pêche ou de la maison, l’exilé apprendra que le défunt lui a confié la mission de devenir le tuteur de son fils, Patrick (Lucas Hedges). Le vanneur et débonnaire Patrick dévoré par ses pulsions adolescentes dont la fraicheur se marie merveilleusement avec la tristesse inconsolable de Lee. A Manchester, Lee/Casey Affleck retrouve aussi son ex-femme (Michelle Williams) et doit renouer avec un passé traumatique. Tout dévaste dans ce superbe (mélo)drame à la construction chaos implacable.
Quand nous parlions plus haut de «rester debout», c’est également valable pour le réalisateur Kenneth Lonergan, qui avait réalisé un premier long métrage, You Can Count On Me, en 2001 et qui a tout vu s’effondrer avec son second long, Margaret, chef-d’œuvre stagnant dans les limbes d’une post-production effroyable (conflit ouvert entre Lonergan et l’un de ses producteurs qui a refusé tous les montages proposés). Un film avec Anna Paquin mais aussi Mark Ruffalo, Matt Damon, Matthew Broderick, Jean Reno que personne ou presque n’a vu. Et pour cause: Margaret, titre emprunté au poète victorien Gerald Manley Hopkins, a été tourné en 2005, soit six-sept ans avant de sortir dans deux trois salles indé aux US – En France, il a eu droit à une sortie technique à la fin de l’été 2012, projeté dans une seule salle (le Publicis Champs Elysées, à Paris) et ce, en version française. Manchester By The Sea, accueilli à raison avec des hourras extatiques, devrait changer la donne.

Vous êtes le petit protégé de Martin Scorsese: il vous a embauché comme scénariste sur Gangs of New York, il a été producteur exécutif sur You Can Count On Me et il vous a aidé au montage de Margaret avec Thelma Schoonmaker.
Kenneth Lonergan: Et je réalise ma chance. Martin Scorsese est l’un de nos plus grands cinéastes américains. C’est quelqu’un de généreux qui m’a soutenu pendant de nombreuses années. J’avais la vingtaine et il soutenait déjà un projet de film que je voulais réaliser et qui n’a jamais vu le jour. Pour Manchester by the sea, il ne m’a pas aidé. Mais sur tout ce que j’ai fait auparavant, oui. Il n’est pas seulement généreux avec moi, il l’est avec tout le monde. Et il est très stimulant. Il parle très vite, il est très cinéphile, il peut placer des dizaines de films dans une conversation et ceux que vous ne connaissez pas, il vous donne envie de les voir immédiatement. J’ai rarement connu quelqu’un dont la passion était aussi contagieuse.

Scorsese a pour habitude de citer Eisenstein: «tout le film se créé dans la salle de montage». Vous êtes d’accord avec cette affirmation?
Kenneth Lonergan: Oui. Que ce soit pour Margaret ou pour Manchester By The Sea, tout s’est joué au montage. Pour le dernier, l’idée de mélanger différentes temporalités n’est pas venue au moment de l’écriture mais lors de la réécriture. A la base, tout était linéaire et ça devenait du coup extrêmement ennuyeux. Le fait de mélanger les époques donne une ampleur inédite à cette tragédie.

Manchester By The Sea rappelle la qualité d’un cinéaste indépendant américain que l’on a tant aimé dans les années 70-80, sensible aux uns et aux autres. C’est de plus en plus rare, non?
Kenneth Lonergan: Cela me fait plaisir ce que vous dites sur la raréfaction de ce cinéma car je le constate aussi. De même, j’aime profondément les films des années 70. Tout d’abord parce que ce sont les films avec lesquels j’ai grandi. Si je devais vous faire une liste de mes films préférés, ils seraient tous réalisés dans les années 70. J’aime évidemment les films en noir et blanc des années 40-50. Mais cette décennie a donné lieu à tellement de grands films complexes. Je ne peux pas parler pour les autres pays, mais aux États-Unis, ça me frappe à quel point ce cinéma-là ne cherchait pas à manipuler. Aujourd’hui, on nous impose des films manipulateurs et manichéens. De plus, j’ai un problème avec la sentimentalité. Pour moi, elle détruit l’émotion. La plupart des films que j’adore m’ont ouvert au monde, m’ont transformé, m’ont permis de regarder l’autre différemment. J’adore les films de Martin Scorsese pour ça, par exemple. Raging Bull, Taxi Driver, Les Affranchis… J’attends Silence avec impatience pour retrouver ce sentiment-là. Kubrick est incontournable. Barry Lyndon et 2001 sont parfaits. C’est comme avec les films de John Ford et Alfred Hitchcock: à chaque fois que vous les voyez, vous apprenez de nouvelles choses.

Il y a aussi une confiance en et un respect de l’intelligence du spectateur.
Kenneth Lonergan: Mais vous devez être respectueux, en tant que cinéaste. Respectueux de la capacité du spectateur à comprendre au-delà des images. Autrement, il ne faut plus faire ce métier. Je voulais éviter le chantage émotionnel et, surtout, le jugement. Comment on reste debout après une tragédie? Et est-ce qu’après un pareil traumatisme, on passe son temps à pleurer? Je ne crois pas. Donc il fait autre chose pour oublier. C’est ce que tente de faire Lee/Casey Affleck. Vous ne pouvez pas uniquement vous focaliser sur une tragédie pendant deux heures dix. Dans la vie comme au cinéma, ça ne marche pas comme ça. Le traumatisme ne part jamais mais le quotidien vous rattrape fatalement. Je trouve ça presque rassurant de raconter un film sur le quotidien. Ce qui se passe sur l’instant présent, c’est ma manière de raconter des histoires. Rien n’est plus important de montrer les petits détails du quotidien, ne pas arriver à ouvrir une porte, ne pas faire marcher une machine, conduire trop vite. C’est une manière de garder une forme de vérité aussi. C’est aussi une question d’attitude, de comportement. Au cinéma, la manière dont les acteurs évoluent dans le cadre est la chose la plus importante. Toute la vérité repose sur les acteurs. Je viens du théâtre donc je suis extrêmement sensible aux caractères et aux dialogues. J’adore les répétitions, par exemple. J’en fais autant que possible. Au cinéma, c’est plus artificiel car vous devez gérer une équipe et vous suivez un scénario donc vous savez où vous allez. Vous donnez l’illusion que c’est vrai alors que tout est faux.

Comment se porte le cinéma indépendant US?
Kenneth Lonergan: C’est toujours difficile de monter un film indépendant. C’est le chaos, question d’emploi du temps, d’argent, de casting. Toutes ces heures passées à argumenter, à défendre… Que c’est long et escarpé. Mais quand on tourne, tout ce sentiment d’épreuve disparait. C’est comme une drogue. En fait, je crois qu’il y a plus de soutien pour ce genre de cinéma indépendant que les gens imaginent. Il y a un appel fort des spectateurs pour les films qui ne disent pas ce que l’on doit penser. Quand je me renseigne sur la conception de certains films, je me surprends à lire les rapports étayant toutes les intentions et tous les compromis. J’espère que les gens sont épuisés de ça. Je ne suis pas seul à œuvrer dans cette démarche. Sinon, comment expliquez-vous que des cinéastes comme les frères Coen et Paul Thomas Anderson fédèrent autant de spectateurs? Même si je reste fragilisé par l’expérience de Margaret, j’ai quand même réussi à faire un film ensuite.

Justement, il n’est pas interdit de penser que l’expérience douloureuse de Margaret allait vous dégoûter du cinéma.
Kenneth Lonergan: Quand j’y repense, c’est vrai que ça a duré extrêmement longtemps. Si bien que je n’ai pas l’impression d’avoir vécu une expérience mais plusieurs en une. Celle du tournage, celle du montage, celle des procès avec les producteurs, puis le studio. Souvent, je me répétais: «c’est débile tous ces procès, ça ne rime à rien». Tout ce que je voulais, c’était travailler. Et j’en avais marre de me battre. Après cinq ans de bagarre dans tous les sens, j’étais fatigué. Je voulais que le film sorte en salles et Dieu merci, les critiques ont été bonnes. Après ça, j’ai eu besoin de me reposer. Et avant de revenir au cinéma, j’ai dirigé deux pièces.

Margaret et Manchester By The Sea parlent tous deux de culpabilité.
Kenneth Lonergan: C’est vrai mais le lien n’est pas aussi évident pour moi.

Les deux films parlent de comment on se remet un traumatisme ou pas, de comment on reste debout.
Kenneth Lonergan: Oui mais Lisa (Anna Paquin) veut de la justice dans ce monde mais ce monde est trop grand pour ça. Margaret raconte le portrait de quelqu’un qui apprend à ses dépens qu’on ne peut pas dicter sa volonté au monde, car des millions d’autres personnes essaient de faire exactement la même chose au même moment que vous. Son combat la dépasse, Lisa ressent violemment la solitude. Elle est active jusqu’à l’aveuglement. Lee (Casey Affleck) n’atteint plus rien des autres ni du monde. Il est plus passif, plus à l’écoute de ses proches.

Au départ, Matt Damon devait incarner le rôle tenu par Casey Affleck…
Kenneth Lonergan: Oui, et Matt Damon était de toute façon à l’origine du projet. Je l’avais dirigé dans mon précédent long métrage Margaret et il m’avait choisi pour réaliser Manchester By The Sea. Matt était partant pour jouer le personnage de Lee mais suite à un problème de planning, c’est devenu impossible. Nous avons tous les deux pensé à Casey Affleck. Casey et Matt avaient joué dans la pièce This Is Our Youth que j’avais écrite en 2002. Ils avaient travaillé sur d’autres pièces ensemble. Pendant des années, on voulait retravailler ensemble, on ne savait pas si ça allait être sur une pièce ou sur un film. Au final, Casey est un choix parfait. Je le trouve génial dans Manchester By The Sea.

Pouvez-vous nous parler de l’utilisation du ralenti et de la musique, aussi bien dans Margaretque dans Manchester By The Sea?
Kenneth Lonergan: Mon but, c’est juste de raconter une histoire, de créer un monde. Pour la forme, je tente avec les ralentis, la musique, les effets de montage et je vois comment ça fonctionne. Si ça fonctionne, je garde. Par exemple, pour Manchester By The Sea, je ne savais pas du tout comment filmer un enterrement. J’ai testé le ralenti et je trouvais ça merveilleux. Le ralenti me permet de me concentrer sur chaque détail. J’avais peur de la tourner mais la scène de l’enterrement est devenue ma scène préférée dans Manchester By The Sea, rien que pour l’échange de regards entre Casey Affleck et Michelle Williams.

La révélation du film, c’est Lucas Hedges dans un rôle de neveu dragueur et souriant, qui apporte la luminosité, l’humour, la décontraction dont le film et son tonton flingué par la vie (Casey Affleck) ont besoin.
Kenneth Lonergan: C’est une incroyable révélation, la même que j’avais eue avec Anna Paquin sur Margaret. Je l’ai auditionné parmi de nombreux ados et il était le meilleur. Il avait 16-17 ans au moment du tournage et je pense que de jouer un personnage aussi complexe a été très intense pour lui. Avant de tourner, je me suis rendu compte qu’il avait du talent mais pas forcément la technique. Il est natif de New York, il est extrêmement consciencieux à l’idée de bien faire, il a pris l’accent du New Hampshire et joue toute en finesse, pas du tout dans l’agressivité. Exactement ce qu’il fallait.

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