Interview Julie Delpy (La Comtesse)

Dans La Comtesse, Julie Delpy incarne une Bloody Mary Queen avide du sang des vierges. Mais pourquoi est-elle aussi méchante ? C’est en tout cas avec un plaisir non dissimulé que nous sommes allés à la rencontre de l’actrice/réalisatrice. Elle nous parle de son film bien sûr, mais aussi de David Lynch, Vincent Gallo, Ethan Hawke, de sa carrière et affirme être une mauvaise actrice. 

La Comtesse est un projet que vous ruminiez depuis longtemps. Satisfaite ?
Ça tient vraiment à la persévérance, à l’entêtement… Je l’ai écrit fin 2000 et puis c’est passé de main en main, de producteur à financier. Parfois, des producteurs doués qui n’ont pas réussi à trouver le financement. D’autres fois, des financiers un peu louches… Je le leur ai enlevé des mains parce qu’on n’avait pas, disons, les «mêmes goûts artistiques». J’ai fini par trouver des gens honnêtes, de bonne réputation. Certes, je n’ai pas eu l’argent qu’il aurait fallu pour faire un film de cette envergure, mais juste assez pour l’orchestrer. J’avais une idée bien précise de ce que je voulais. On a eu des moments difficiles à cause des conditions météorologiques (une journée sans soleil, en Allemagne, en février…) mais j’étais heureusement entourée d’une équipe géniale.

Quels sont les pièges que vous vouliez éviter ?
Je ne voulais pas en faire un précipité trash. Je voulais un drame Shakespearien qui lorgne vers Mario Bava, un film sans violence pornographique, ni over-the-top, encore moins ado. Ça a été fait au début des années 90 par des mecs comme Quentin Tarantino avec Reservoir Dogs et Peter Jackson avec Braindead. Cela ne m’intéressait pas de rivaliser avec eux sur ce terrain. Ma première influence, c’était Dreyer. En somme, l’inverse de la tendance actuelle. Evidemment, quand je racontais que je voulais faire du Dreyer à des financiers, ils me regardaient avec de yeux ronds. Tout ça pour dire que ça a mis huit ans…

Pourquoi avoir choisi la comtesse Bathory ?
Probablement parce qu’elle a inspiré le mythe de Dracula, la mauvaise reine de Blanche Neige, les méchantes femmes connues dans l’Histoire. En même temps qu’elle a été la première victime de tout ce mythe… Elle n’était peut-être pas aussi monstrueuse qu’on le disait. Derrière ce qui s’est passé, on en a rajouté parce qu’à l’époque, la femme était maléfique, superficielle, cruelle, manipulatrice… Ce qui ramène à Adam et Eve ou Lilith. C’est comme ça (elle rit). Dans La Comtesse, je voulais retourner la vapeur, confronter deux histoires : celle qu’on connaît de la femme meurtrière et celle qui rejoint la vérité sous-tendant qu’elle a été victime d’une kabbale. Pour des questions de pouvoir et de religion, les gens ont préféré se débarrasser d’elle. Apparemment, elle avait des problèmes de santé. A l’époque, il y avait beaucoup de mariages consanguins. C’est pas bien de faire des enfants à ses cousins tout le temps. Au bout d’un moment, il y a forcément un problème (rires). Comme je dis toujours, «il n’y a pas de fumée sans feu». Donc je pense qu’elle a tué, torturé, fait montre de cruauté envers ses servants. Mais comme souvent, on grandit les faits.

Est-ce exact que Vincent Gallo devait faire partie du casting ?
Il n’a pas pu se joindre à nous et je ne lui en veux pas du tout. Je l’aime beaucoup comme ami et comme acteur. Mais il y avait pas assez d’argent pour le payer parce qu’il est cher. En plus, il y avait des scènes à cheval et ce n’est pas vraiment son truc. Avec le producteur, on n’avait pas les moyens. On devait prendre Radha Mitchell aussi, mais on n’avait pas les moyens non plus. Je vous rassure : je suis toujours amie avec Vincent. Ce n’est pas parce qu’il a dit «non» à mon film que je vais le bouder. Je comprends ça. Je ne vais pas me brouiller avec lui, je suis pas comme ça… D’autant que je lui ai écrit un rôle. J’espère que cette fois il le fera vu que c’est à New-York, à côté de chez lui. C’est la suite de 2 Days in Paris qui s’appellera 2 Days in New-York. Entre temps, j’en tourne un autre.

Lequel ?
Ça s’appellera Skylab. Une comédie familiale qui se passe en 1979. Le titre paraît bizarre parce que ça se passe un jour avant que le crash du «Skylab», un satellite météorologique américain qui est tombé sur la Terre. Ça parle d’une famille qui se réunit ce jour-là par hasard. Skylab, c’est un peu l’ombre qui plane au-dessus de ce village breton… Ça paraît étrange raconté comme ça mais le traitement ne sera pas étrange. On entend juste dans les news que le «Skylab» va s’écraser, c’est tout… Cela étend, tout est relatif. Parce que ce qui me paraît normal ne l’est pas nécessairement pour les autres. L’autre jour, j’en parlais avec un ami. Le pire, ce sont les jeunes cinéastes qui essayent d’imiter David Lynch. Pour lui, ce qu’il fait est totalement normal voire drôle, en tout cas totalement dans la logique des choses. C’est dangereux quand les gens essayent d’imiter David Lynch pour faire «bizarre». A mon niveau par exemple, j’en serai incapable parce que je suis quelqu’un de très linéaire et je n’ai pas cette prétention. Que vous, ça vous paraisse bizarre l’histoire du Skylab, pas de souci : ce qui correspond à son univers personnel ne correspond pas nécessairement à celui des autres. Ma logique n’a aucun rapport avec la logique de beaucoup de gens. Mais ma réalité me semble «in tuned» avec moi…

2 Days in Paris est une comédie. La Comtesse, un drame romantique. Skylab repose sur un argument fantastique… Vous variez souvent les registres. Est-ce pour brouiller les pistes ?
Non. Il n’y a rien de calculé. En fait, je fais ce qui me semble bien le jour où je le fais. Pas pour être originale ou des conneries à deux balles. Si un jour je fais une comédie, le jour d’après je peux très bien partir vers le drame. J’aime la science-fiction par-dessus tout. Mon rêve serait d’en faire. Mais c’est un style tellement particulier. J’aimerais bien ne pas faire la même chose en permanence. Je conçois que c’est difficile de me ranger dans une case… Toutes les suites que j’ai pu faire (Before Sunset/Before Sunrise ; 2 days in Paris/ 2 days in New York) ne traduisent pas une évolution, pas une répétition.

Vous êtes restée en contact avec Ethan Hawke ?
Je viens de déjeuner avec lui, là… C’est pour ça que je suis arrivée avec un peu de retard à l’entretien. Il tourne actuellement à Paris…

Si ce n’est pas indiscret, vous planchiez sur la suite de Before Sunset ?
Nous allons essayer… Nous ne savons pas si nous arriverons à trouver le bon concept. L’idée, c’est que nous sommes tous les deux à Paris pendant deux mois et, pendant ce temps-là, il faut que l’on trouve quelque chose de bien. Nous sommes vraiment au tout début… Nous n’avons pas déçu avec Before Sunset, les fans du premier en particulier. Cette fois, le niveau est encore plus élevé. Nous e sommes’ pas encore sûrs du concept à explorer. Le danger avec ce genre de films où les personnages vieillissent, c’est d’être déprimant. Tous les deux, nous ne voulons pas ça.

Pourtant, vous aimez bien l’amour désespéré…
Non, je suis pleine d’espoir au contraire. Je crois vraiment à l’amour qui dure. En revanche, j’aime l’amour désespéré dans sa conception romantique. Un amour impossible comme dans La Comtesse justement, qui mène à la mort. Ça, c’est marrant. Ça me plaît aussi (rires). Je veux dire, dans une idée très classique du romantisme comme Stefan Zweig ou Henry James. Ce qui est intéressant avec les Before Sunrise / Before Sunset, c’est d’explorer un romantisme qui n’est pas dans le drame de l’impossibilité, même s’il y a des conflits. Ces films finissent toujours sur une note optimiste d’espoir. Dans Two Days in Paris, je suis dans la fin du romantisme et plus dans la réalité du couple. Ce que j’aime bien explorer aussi, c’est l’amour au quotidien. Ou comment on reste amoureux de quelqu’un… Ado, c’est le romantisme pur. Adulte, la question qui se pose est de savoir comment on fait durer cet amour pour que le quotidien ne devienne pas un «tue-l’amour». Aujourd’hui, les sentiments s’épuisent tellement vite, en écho à notre société de consommation actuelle.

Est-ce que vous avez envie de reprendre une carrière d’actrice depuis que vous vous êtes lancée dans la réalisation ?
Je joue dans mes films, tout le temps… On m’a proposé des films que j’ai refusé pour des raisons x ou y. Je pense que le fait de se mettre en scène, ça peut intimider certains cinéastes. Richard Linklater nous avait choisi Ethan et moi il y a des années parce qu’on écrivait et qu’on était prêt à donner de nous-mêmes. Ça ne lui faisait pas peur de se mettre au même niveau. Il y a d’autres metteurs en scène pour qui c’est une terreur… Alors que j’adore a contrario diriger des metteurs en scène comme des acteurs… Je reste persuadée que les metteurs en scène sont de bons acteurs. Mon pote Andrew Dominik, qui a réalisé L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, ferait un acteur génial. Dans SkyLab, j’ai d’ailleurs pris Noémie Lvovsky.

A part Le Loup-garou de Paris, votre filmographie en tant qu’actrice ne connaît aucun film populaire…
Parce qu’on ne me les a jamais proposés. Le Loup-garou de Paris, c’était un peu spécial. Pour commencer, c’est un mauvais film et ça m’a bien calmé… Si c’est pour se faire chier sur un tournage avec un metteur en scène hystérique qui insulte tout le monde et au final pond une daube, je ne vois pas l’intérêt. Une fois que l’on refuse deux trois films comme ça, c’est fini. Vous êtes cataloguée «cinéma indépendant». Si vous refusez La Momie, c’est mort. Bon, je vais franche : je ne pense pas de toute façon que je sois une grande actrice. Je ne sais pas si c’est fait pour moi. J’aime bien le faire dans mes propres films parce que, quelque part, ça donne un ton au film. Mais je ne sais pas si j’aime le faire, au fond. Le dernier film que l’on m’a proposé comme actrice, c’est Antichrist, de Lars Von Trier. Je l’ai refusé parce que j’étais enceinte. Je ne regrette pas une seconde. D’une part parce que je pense que Charlotte Gainsbourg est idéale pour ce rôle provocant, d’autant que ce genre de composition peut faire du mal à une autre actrice et attaquer sa réputation. D’autre part, parce que je n’allais pas me faire avorter à 38 ans… En plus, je me sentais pas dedans. Il y a des actrices qui ont eu leurs carrières brisées pour avoir commis des choses extrêmes dans des films. Je pense à Maruschka Detmers dans Le diable au corps (Marco Bellocchio, 1986). Après, ça reste dans la tête des gens qui vous confondent avec votre personnage. Il y a un seul film que j’ai regretté de ne pas avoir fait, c’est Crash, de David Cronenberg. Je l’ai refusé parce que j’avais eu un accident de moto et ces histoires de cicatrices, c’était un peu «too much» pour moi.

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