Interview: John Cameron Mitchell (shortbus)

Dans l’hédoniste Shortbus, le réalisacteur John Cameron Mitchell (Hedwig and the Angry Inch) regarde dans le blanc des yeux tristes des New-Yorkais et montre une Big Apple qui essaye de se reconstruire après le 11 septembre en ravivant le spectre de la libération sexuelle des années 70. Sous l’aspect underground, une célébration peace and love mue par l’urgence et la déshumanisation alarmante d’une mégalopole ne connaissant son orgasme que lorsqu’il y a un black-out. Ca tombe bien : il y en a eu un en France samedi dernier. John Cameron Mitchell aurait été ravi de l’apprendre. Plus simplement, un film en forme d’invitation bisexuelle à goûter tous les plaisirs de l’existence qui donne envie d’aimer la vie, ce qui est si peu fréquent qu’on ne se prive pas pour le souligner.

Vos personnages compensent le manque d’amour et la froideur des relations humaines par le sexe sans sentiment. C’est très contemporain, non?
Quand vous vivez dans une société où on vous fait comprendre que vous, en tant qu’individu, n’avez pas beaucoup de pouvoir, il est légitime que les gens deviennent aussi paranos. Pour vous donner un exemple, Bush a dit aux Américains qu’ils ne devaient rien faire d’autre qu’acheter des produits. Aujourd’hui, les gens se complaisent dans leurs habitudes. Internet est un bon moyen pour eux de communiquer leurs angoisses. D’autres se réfugient dans le sexe sans amour. Ce sont des choses qui sont agréables au demeurant mais si on leur donne trop d’importance, on se sent soudainement vide. C’est comme un jeune qui écouterait toujours la même chanson et irait de climax en climax sans jamais se poser. Progressivement, lorsqu’on s’embarque dans ce genre de situation, on en réclame toujours plus et on finit par se planter. Les personnages du film essayent coûte que coûte de ressentir quelque chose, de se connecter, à tel point qu’il finit par y avoir une panne d’électricité dans la ville. L’idée m’est venue d’un vrai black out qu’il y a eu à New York il y a quelques temps et j’ai immédiatement pensé que tout le monde était mort et qu’il y avait une nouvelle attaque (rires). A ce moment-là, vous ne pouvez plus utiliser votre téléphone portable ou votre e-mail. Ce soir-là, tout le monde était dans la rue. Je me suis réfugié dans un bar où un de mes potes DJ faisait de la musique avec les éléments autour de lui. Je pense qu’il devrait y avoir dans le monde des black-out chaque mois. Les gens se connaîtraient sans doute mieux.

D’où vous est venue l’envie de traiter le sexe de manière aussi frontale ? Est-ce qu’il y a des films en particulier qui vous ont donné envie d’expérimenter sur le sujet ?
Je ne sais pas si vous avez vu A ma sœur ! de Catherine Breillat ? C’est un film hallucinant sur la sexualité des adolescents mais c’est surtout effrayant. Je pense qu’elle est effrayée par les hommes et ça se sent dans ses films mais A ma sœur ! est une sorte de film parfait parce que parfaitement fait. J’ai adoré la façon dont elle décrit une première relation sexuelle mais il y a aussi cet état de tension vers la fin lorsque la mère conduit sur l’autoroute et qu’elle a peur des camions. La manière dont elle introduit le personnage du tueur dans le dernier quart d’heure en le mettant en parallèle avec la montée du désir interdit est très puissante. Pour revenir à la question, tous les films que j’ai pu voir sur la sexualité explicite renvoient une image négative du sexe. C’est presque devenu un cliché. Je ne peux pas en citer dans les dix dernières années qui m’aient excité. Même des films comme Brown Bunny, 9 Songs, Baise-moi, ça n’aide pas.

Vous n’avez pas été sensible à la mélancolie proche de Monte Hellman dans le film de Vincent Gallo ?
Non. Et j’adore Monte Hellman ! Loin d’être touchant ou excitant, Brown Bunny est un film monstrueusement égocentrique avec des ambitions précises : dans cette scène, il fait de la moto, dans l’autre, il se fait faire une pipe, après, il pleure. Regarder quelqu’un se masturber peut être passionnant, mais lorsque ça prétend aller plus loin que ça, j’ai un problème. Dans la vie de tous les jours, le sexe est quelque chose de drôle et d’instinctif; c’est ce qui détermine les gens : on sait qui ils sont par leur manière de baiser.

La bande-son de Shortbus est terrible. Pour revenir sur votre film précédent Hedwig and the Angry Inch, est-ce que des artistes comme Lou Reed et David Bowie ont été une grande influence pour monter la pièce ?
Bien sûr, mais ce sont des artistes que je n’identifiais pas quand j’étais enfant. J’ai découvert beaucoup de cette musique dans les années 80 alors que tout le monde était à fond sur Madonna. Attention, j’aime bien Depeche Mode, Erasure, REM et je ne renie pas ce qui a été fait dans les années 80 mais je déteste la pop de manière générale. Si bien qu’à l’époque, lorsque je parlais de Reed ou de Bowie aux mecs de mon âge, ils me regardaient avec des yeux ronds. Je ne sais pas ce que vous écoutez comme genre de musique, mais je pense qu’il y a toujours un décalage par rapport à ce qu’on écoute. Dans les années 80, j’écoutais beaucoup la musique des années 70. Je n’écoutais même que ça, notamment Electric Light Orchestra. Quand je vivais en Ecosse au début des années 70, Bowie me faisait peur. En 1979, je l’ai découvert dans un show télévisé où il chantait Boys keep Swinging avec une marionnette animée, et on pouvait également voir Klaus Naomi (Total eclipse of the sun), c’est un groupe dans la lignée de Kraftwerk en plus gay. Ce fut la révélation.

Pourquoi ne vous êtes-vous pas donné un rôle dans Shortbus ?
Vous savez quoi ? Je déteste jouer et encore moins me diriger moi-même. Sans doute parce qu’il y a trop de choses à contrôler en même temps. En réalité, je n’ai pas fait grand chose à part Hedwig and the Angry Inch que j’ai performé pendant 20 ans. Faire l’acteur était surtout une façon de m’aimer moi-même et de cerner tous les aspects de ma personnalité. Maintenant, je pense en avoir fini avec ça. Avec le temps, j’ai appris à m’aimer. Quand vous montez sur scène ou que vous jouez devant une caméra, vous ne pouvez pas rire et devez vous imposer une certaine rigueur.

Vous avez co-produit Tarnation, de Jonathan Caouette. Qu’en retirez-vous ?
J’ai rencontré Jonathan lors de l’audition pour Shortbus justement. Il m’a envoyé une cassette vidéo avec ses performances, il était brillant. Il y avait même des passages que l’on peut voir dans Tarnation dans cette vidéo. Il me l’a envoyée après la deadline. Sa prestation m’a ébloui mais en toute sincérité, je ne sais pas quel rôle j’aurais pu lui donner. C’est pourquoi dans Shortbus il y a juste un cameo de lui. J’adore ce gars mais sa vie est vraiment très compliquée. Sa mère vient juste d’être prise en charge, il vit désormais avec son grand-père et il a vendu sa maison. Ce sera difficile pour lui de s’adonner à d’autres projets car ses problèmes familiaux ont tendance à prendre le dessus. Je l’ai aidé à monter Tarnation en le présentant au producteur Stephen Winter qui est mon meilleur ami.

Comment avez-vous crée une intimité entre les acteurs? Je pense notamment à Raphael Barker et Sook-Yin Lee qui ne sont pas ensemble dans la vie…
Oui, mais les acteurs n’ont pas eu de problème sur ce plan même si, effectivement, Raphael et Sook-Yin n’étaient pas très attirés au départ l’un vers l’autre (il sourit). Sook-Yin possède un caractère nerveux, mais de toute façon, elle est toujours anxieuse, notamment en ce qui concerne le sexe. Elle a grandi dans un univers strict où on lui rabâchait à longueur de temps que prendre du plaisir avec son corps était mauvais. Je me suis inspiré de ce trait de caractère pour l’amplifier dans Shortbus et construire un personnage qui n’arrive pas à avoir d’orgasme. Dans la vie, elle est pudique et attentionnée: elle cherche toujours à aider les autres. Heureusement, lorsque nous avons tourné la scène de sexe entre Raphael et elle, cela s’est fait avec beaucoup de joie et de décontraction. En fait, nous l’avons rendue comique. Pour la scène de pénétration, ils étaient tous les deux inquiets: Sook-Lin a dû porter un préservatif féminin car si on voyait Raphael avec un préservatif sur le sexe, cela n’aurait pas collé avec son personnage. Mais les seuls moments où il y avait de la décontraction étaient les scènes au « shortbus » parce que les acteurs étaient entourés de couples qui existaient vraiment et qui n’avaient aucun problème avec leur pudeur.

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